Héraclius est une des pièces qui furent reprises par la troupe de Molière; le témoignage suivant, qu'on trouve dans une ancienne clef des caractères de la Bruyère, imprimée en 1731 dans l'édition de Coste[ [209], ne permet point d'en douter: «Il (Molière) réussit si mal la première fois qu'il parut à la tragédie d'Héraclius, dont il faisoit le principal personnage, qu'on lui jeta des pommes cuites qui se vendoient à la porte, et il fut obligé de quitter.»
La reprise de cette pièce en 1724 donna lieu à une dissertation intitulée: Lettre aux auteurs du Mercure au sujet de la tragédie d'Héraclius. Cette lettre, qui est anonyme, mais que les frères Parfait attribuent à l'abbé Pellegrin, a paru en deux parties (février et mars 1724). On y trouve l'extrait de la pièce de Calderon intitulée: En esta vida, todo es verdad y todo mentira («en cette vie tout est vérité et tout mensonge»), qui présente des rapports évidents avec l'Héraclius de Corneille, et elle se termine par la promesse de l'examen approfondi de la question de priorité entre les deux auteurs. Le numéro du mois de mai contient une nouvelle Lettre écrite aux auteurs du Mercure sur la tragédie d'Héraclius; elle est datée du 23 avril 1724; on y lit ce qui suit: «L'auteur de la dissertation ne nous tient pas.... la promesse qu'il fait de décider si le sujet de cette tragédie a été bien traité par Calderon avant Corneille ou au contraire, pendant que la manière dont les deux tragédies espagnole et fançoise sont traitées, ne laisse aucun lieu de douter que l'un des deux auteurs a pris quelque chose de l'autre.
«Cette question me semble facile à décider, et je suis persuadé que Calderon a fait paroître sa pièce avant celle de Corneille; que ce dernier doit à l'Espagnol, sinon le plan entier de sa tragédie, au moins l'idée de son sujet; enfin que Corneille a imité des morceaux entiers de Calderon, lorsqu'il a trouvé lieu de les accommoder à son sujet.
«Ce tissu de puérilités dont la pièce espagnole est remplie (comme notre critique l'a fort bien dit) sont des preuves manifestes de sa priorité en ordre de date. Il n'est pas vraisemblable que Calderon eût défiguré de la sorte un sujet aussi beau, s'il avoit eu devant les yeux l'ouvrage de notre poëte françois. Au contraire, il est naturel que Corneille, frappé des grandes beautés que faisoit naître un sujet susceptible par lui-même du pathétique sublime qui caractérise la tragédie, s'en est emparé, l'a purgé de ce merveilleux surnaturel qui révolte l'esprit, a retenu le fonds principal avec les noms de Phocas, d'Héraclius, de Léonce, et de Maurice, a écarté les événements qui tiennent plus du songe que de la réalité, pour en substituer d'autres plus vraisemblables, et former en un mot une idée régulière, sinon en toutes ses parties, au moins dans le plus grand nombre.
«Je trouve, dans l'une et l'autre pièce, des morceaux brillants, absolument semblables. Il paroît impossible même que des pensées si conformes soient venues en même temps à deux auteurs différents, et qu'ils se soient exprimés en des termes si semblables sans que l'un ait vu l'ouvrage de l'autre. Je me contenterai d'en rapporter deux exemples[ [210].
«Dans la pièce espagnole, c'est Astolphe qui seul a connoissance du destin des deux princes dont la confusion fait le nœud de la pièce. Phocas cherche à les connoître, et pour y parvenir, menace Astolphe de le faire mourir s'il ne lui révèle quel est le véritable fils de Maurice. Astolphe, se moquant de ses vaines menaces, répond:
Asi que dura el secreto,
en seguridad mayor,
que los secretos un muerto
es quien los guarda mejor[ [211].