«Mais le bon tyran se réconcilie bientôt avec tout le monde; sa férocité est adoucie par un plaidoyer de Cintia, la princesse, qui allègue l'indulgence du droit romain dans les cas douteux de personnes, et il ne conserve sa curiosité, dans le cas présent, que pour l'amusement des spectateurs. Le magicien voudrait bien la satisfaire, car, malgré sa puissance, il tient à faire fortune à la cour; mais Cintia, par deux mots de menaces très vagues, l'oblige à se taire; le puissant Lisipo s'ingénie alors pour créer un prestige au moyen duquel le mystère puisse se révéler de lui-même à Phocas; peu importe que ce prestige n'aboutisse à rien, après qu'on y aura trouvé de l'amusement. Il élève donc un palais féerique, où il habille les deux jeunes sauvages en princes très-élégants; là se prononce quelque différence native entre les deux caractères: l'un, doux et modéré, c'est le fils de Maurice; l'autre, arrogant et dur, c'est le vrai sang de Phocas: mais le bon tyran est aussi charmé de l'un que de l'autre, et sa curiosité n'est pas satisfaite après qu'il a longtemps feint de dormir pour les mieux observer.
«A la fin de la seconde journée, on sépare les princes en train de se battre, parce que l'ingrat Léonide veut maltraiter le vieux tuteur défendu par Héraclius. Mais l'analyse risque de trop accuser ces nuances morales, auxquelles l'auteur n'attache pas une grande importance. Héraclius se montre, à son tour, très-dur dans l'acte suivant.
«Bientôt, au terme fatal d'une année écoulée en quelques quarts d'heure, le palais de vérité-mensonge s'évanouit. Cette chimère est la partie amusante et ingénieuse de l'ouvrage, mais rien n'explique si c'est tout le monde qui est enfermé dans ce rêve, ou seulement les deux jeunes gens, tandis que les autres personnages, dûment avertis, resteraient éveillés et complices du magicien. Calderon laisse tout indécis dans cet essai pénible et négligé en même temps.
«Quand le palais a disparu, Héraclius et son compagnon se retrouvent dans la forêt avec leurs accoutrements de peaux, ne comprenant rien à leurs brillants souvenirs. Le magicien, à bout d'expédients, en revient à la parole pour révéler le véritable fils de Maurice, mais il tâche de faire courir cette parole à l'oreille des uns et des autres, de manière qu'on ne sache point qui a parlé. Voltaire, dans son analyse-traduction, n'a rien compris à ces obscures manœuvres....
«Passons au dénoûment; j'y reconnais des moyens déjà employés dans la fameuse Fuerza lastimosa[ [226] de Lope, et qui depuis avaient pu être reproduits je ne sais combien de fois.
«Un duc de Calabre, cousin germain d'Héraclius, est venu, sous l'apparence de son propre ambassadeur (autre lieu commun espagnol), réclamer de Phocas la couronne impériale, comme héritier légitime, à défaut du fils de Maurice. Repoussé, ainsi qu'on peut le croire, il prépare une grande expédition pour débarquer en Sicile. Pendant ce temps, l'identité d'Héraclius est reconnue; Phocas l'invite à rester près de lui comme l'un des siens; mais le jeune homme, par un accès inattendu de philosophie, s'y refuse obstinément; il veut vivre dans la retraite pour n'être plus exposé aux déceptions de la vérité-mensonge. Il faut bien alors, pour amener la catastrophe, que le débonnaire Phocas reprenne toute sa férocité. Il veut tuer le prince, mais Cintia lui rappelle sa promesse de renoncer à ce meurtre; alors, par un détour très-connu sur la scène espagnole, le tyran se contente de faire embarquer Héraclius et son vieux tuteur dans une nacelle, dont on perce le fond par son ordre et sans réclamation de la part de la belle Cintia. Les malheureux, bientôt submergés en pleine mer, nagent de leur mieux, et sont repêchés, près du rivage, par le duc de Calabre, qui vient de débarquer avec son armée. Dès qu'il se nomme, Héraclius reçoit l'hommage de ce généreux cousin, qui combat dès lors pour sa cause. Phocas périt; on proclame le nouvel empereur, et l'on se marie. Respirons; toutefois, rappelons encore que deux paysans graciosos viennent de temps en temps nuancer les scènes par d'insipides quolibets....
«Je m'aperçois que j'aurais tort de quitter cette analyse sans recommander aux curieux de chercher dans Voltaire, à défaut de mieux, le passage où Calderon a enchâssé le mot de Corneille, et sans les prémunir contre de notables faux sens de Voltaire à cet endroit. Ils remarqueront d'abord la valeur des motifs prêtés aux jeunes princes, pour amener cette mémorable exclamation. Héraclius ne veut pas être bâtard de Phocas et d'une paysanne (nulle considération de la justice, de la tyrannie, d'amitié héroïque, etc.: cet ordre d'idées serait trop sérieux); quant à Léonide, il pourrait s'accommoder de cette origine, mais il ne veut pas être moins qu'Héraclius. «Maurice est donc le plus noble (lo mas)? dit le tyran.—Tous deux ensemble: Oui!—Et Phocas!—Ensemble: Non! (Rien! dans Voltaire est un contre-sens.)—Ah, fortuné Maurice! ah, malheureux Phocas!... etc.» C'est ainsi qu'est amené le mot sublime de Corneille. Phocas alors veut faire torturer le vieux Astolfe, pour lui arracher son secret. «Qu'on l'arrête.—Les jeunes gens ensemble: Tu nous verras d'abord acharnés à le défendre. (Restados en su favor. Voltaire: «Tu nous verras auparavant morts sur la place.»)—Phocas: C'est vouloir que, renonçant à l'amour paternel, qui m'a fait chercher l'un de vous deux, ma colère se venge sur l'un et l'autre. Qu'on les arrête tous les trois.»
«Ici le contre-sens de Voltaire est énorme (sans compter qu'il est triple), parce qu'il introduit un mouvement tragique dans une pièce où il n'y en a pas trace, si ce n'est le seul trait, si rapetissé, qui vient d'être emprunté tout à l'heure à Corneille. Voltaire fait donc dire à Phocas, au lieu de ce que nous venons de traduire: «Ah! c'est là aimer, Hélas! je cherchais aussi à aimer l'un des deux. Que mon indignation se venge «sur l'un et sur l'autre, et qu'elle s'en prenne à tous trois.»
«Ceux qui lisent un peu l'espagnol nous en voudraient de ne pas rapporter le texte de cette curieuse bévue, qui en contient trois ou quatre.
FOCAS.