Eso es querer
que, abandonado el amor,
con que al uno busqué, en ambos
se vengue mi indignacion.
A todos tres los prended.»
Du reste le peu de connaissance qu'il avait de la langue espagnole n'est pas le seul motif des faux jugements de Voltaire; malgré quelques contre-sens, il avait entre les mains plus de preuves qu'il n'en fallait pour décider en faveur de Corneille, s'il eût apporté dans son examen plus de bonne foi et de sincérité; mais il est bien évident au contraire que son parti est pris d'avance contre son illustre prédécesseur tragique, et, comme nous allons le voir dans la suite de la curieuse étude de M. Viguier, qui reste pour nous le dernier mot de la discussion, il ne néglige aucun moyen de combattre l'effet du témoignage de son ancien maître, le P. Tournemine.
«Il fait passer à Madrid, par l'entremise de ses amis, mais avec mystère, une note portant une série de questions qui ne se sont point conservées. Le consul général de France à Madrid remit ces questions aux bibliothécaires de la cour, notamment à la Huerta, poëte estimé, critique ignorant et très-violent, qui, par aversion pour l'école française, déclina le soin d'y répondre[ [227]. On les transmit alors à l'ex-bibliothécaire Gregorio Mayans y Siscar, grand jurisconsulte et polygraphe infatigable, dont la vanité aspirait à une réputation européenne en fait d'érudition. Ce fut lui qui répondit, charmé sans doute d'avoir à satisfaire M. de Voltaire, et il devait se montrer fort enclin à y mettre de la complaisance, en suivant la direction et la pente des questions, quand même il eût été possible à un Espagnol de ne pas revendiquer pour sa nation toutes les priorités imaginables d'invention littéraire. Du reste, je ne pense pas qu'il fût bien fanatique de poésie espagnole, ni qu'il eût eu beaucoup de temps à donner dans sa vie aux ouvrages dramatiques. Toutefois il faudrait que cet ex-bibliothécaire royal eût été de la dernière ignorance, pour répondre les choses que Voltaire lui attribua. Un fidèle extrait de cette réponse de Mayans aurait dû trouver place dans la dissertation finale ou dans la préface que Voltaire ajouta à sa traduction d'Heraclius: de tels renseignements se reproduisent à la lettre ou à peu près. Point du tout: l'érudition espagnole de Voltaire se para du nom de ce savant, sans oser lui faire dire expressément tout ce qu'elle voulait faire croire au public, et la Huerta s'abstient très-justement de rendre son docte devancier responsable de tous ces absurdos, comme il les appelle dans l'écrit déjà indiqué.
«Personne mieux que Voltaire ne sut jamais faire diverse mesure, selon l'occurrence, au public, aux gens de lettres, aux correspondants divers: il est curieux de voir la manière dont il distribue ses renseignements sur l'Héraclius de Calderon. Avec Duclos, dans ses communications semi-officielles à l'Académie, il sait imperturbablement la date de cette pièce, et il la donne presque comme s'il l'avait vue: c'est qu'il était bien aise de mater ces Messieurs, et qu'avec une date rondement articulée, il a de quoi fermer la bouche à toute l'Académie française sur l'originalité de Corneille, qui y trouvait sans doute quelques défenseurs; en face du public, il affirmera vaguement cette date sans dire de quelle part[ [228]. Avec le docte Mayans il convient tout net qu'on l'ignore. Comparez les textes de la même époque. Tout serait piquant dans ces citations: le concours de tant de petites faussetés inégalement réparties mériterait un examen détaillé; bornons-nous à quelques lignes: «Je me suis mis,» dit-il à Duclos, le 23 avril 1762, «je me suis mis à traduire l'Héraclius espagnol, imprimé à Madrid, en 1643, sous ce titre: La Famosa Comedia En esta vida todo es verdad y todo es (sic) MENTIRA, fiesta que se representó á sus Magestades en el salon real del[ [229] Palacio. Le savant qui m'a déterré cette édition prodigieusement rare prétend que sus Magestades veut dire Philippe et Élisabeth, fille de Henri IV, qui aimait passionnément la comédie, et qui y menait son grave mari. Elle s'en repentit, continue-t-il, car Philippe IV devint amoureux d'une comédienne, et en eut don Juan d'Autriche. Il devint dévot et n'alla plus au spectacle après la mort d'Élisabeth. Or Élisabeth mourut en 1644, et mon savant prétend que la Famosa Comedia, jouée en 1640, fut imprimée en 1643; mais comme mon exemplaire est sans date, il faut en croire mon savant sur sa parole. Le fait est que cette tragédie est à faire mourir de rire d'un bout à l'autre.... etc.»
«Quelques semaines après (15 juin), Voltaire, se souvenant de ses obligations à don Gregorio Mayans, lui écrit une lettre de remercîments, qui est une perle d'impertinence demi-railleuse, où il dit entre autres choses: «Entre nous, je crois que Corneille a puisé tout le sujet d'Héraclius dans Calderon. Ce Calderon me paraît une tête si chaude (sauf respect), si extravagante, et quelquefois si sublime, qu'il est impossible que ce ne soit pas la nature pure.» Plus loin, il ajoute innocemment: «Je crois qu'il suffit de mettre sous les yeux la Famosa Comedia, pour faire voir que Calderon ne l'a pas volée.» Mais voici le meilleur: «Le point important est de savoir en quelle année la Famosa Comedia fut jouée devant ambas Magestades. C'est ce que je vous ai demandé, et je vois qu'il est impossible de le savoir.»
«Cela est clair: le blanc et le noir ne peuvent s'appliquer plus nettement sur un même fait. Voici maintenant la demi-teinte employée à l'usage du public, dans la Dissertation sur l'Héraclius espagnol. Je soupçonnerais que Mayans, passant condamnation dans sa réponse sur l'époque trop réelle de la pièce imprimée (1664), ne pouvait pas être mis en avant sur ce point; mais il avait bien pu, à l'aide d'arguments très-puérils, se retrancher sur la possibilité de la pièce jouée dès avant 1646. La ressource est chétive, mais Voltaire saura bien en tirer parti. «On ne sait pas précisément en quelle année la Famosa Comedia[ [230] fut jouée; mais on est sûr que ce ne peut être plus tôt qu'en 1637, et plus tard qu'en 1640. Elle se trouve citée, dit-on, dans des romances de 1641.» Ce dit-on est charmant, ainsi que ces romances citant ces représentations.... Mayans aurait cité infailliblement, et Voltaire aurait transcrit la citation décisive; il en aurait parlé à l'Académie, s'il n'y avait pas là une de ces erreurs bénévoles que personne ne viendra contrôler, du moins on l'espère, et dont on se réserve l'excuse à la faveur d'une méprise de détail. Il paraît que Mayans avait répondu en latin, par courtoisie; ses termes de littérature moderne devaient être un peu confus. Mais après cette preuve, qui, si elle était sérieuse, serait péremptoire, autant Voltaire vient de glisser rapidement sur le point décisif, autant il s'étendra sur l'argument le plus futile. Celui-là, il le doit réellement à don Gregorio: il lui demande dans sa lettre la permission de s'en servir, indice de la réserve presque honteuse du critique espagnol, réduit à de pareilles inductions. C'est une phrase d'un éloge de Calderon, composé après sa mort par un prêtre de ses amis; un de ces éloges qu'on fabriquait pour les approbations de livres, et auprès desquels nos plus mauvaises amplifications de rhétorique sont des modèles de simplicité.