«Ce que j'admire le plus dans ce rare génie, dit le panégyriste de Calderon, c'est qu'il n'imita personne.»
«Voyez dans Voltaire le soin avec lequel il développe ce grave argument en faveur de l'Héraclius espagnol, et dites si vous croyez qu'il pût en être dupe. Il oublie d'ailleurs de donner au public cette date triomphante de l'impression, 1643, qu'il a donnée à l'Académie selon son bon plaisir, ou sur la foi de son savant, quoique son exemplaire soit sans date. Le public se contentera des romances de 1641....
«Calderon avait laissé bien souvent imprimer ses pièces isolées par des libraires qui les joignaient à d'autres de divers auteurs. Cependant une lettre intéressante qui reste de lui, précisément en tête du volume où son Héraclius se présente le premier, nous apprend qu'il voulut défendre, le plus possible en ce temps-là, ses droits de propriété. Il mourut ne laissant que quatre volumes remplis de comédies exclusivement de lui, à douze par volume, selon l'usage, plus un seul tome de ses Autos sacramentales. La comédie En esta vida.... est la première du troisième volume (tercera parte): elle ne figure, que je sache, dans aucun recueil antérieur, et ce volume est daté de 1664. Si l'exemplaire prodigieusement rare est sans date, c'est tout simplement parce que ces sortes de livres en Espagne, toujours imprimés sous forme compacte, petit in-4o à deux colonnes, sont disposés de manière à pouvoir être disloqués par tirages partiels, et débités en autant de cahiers qu'ils contiennent de comédies, et que la date figure seulement sur le frontispice général, ainsi que dans les feuilles d'approbations, priviléges, taxes, erratas certifiés, etc., valables pour tout le volume. Cet usage économique a devancé nos livraisons compactes les plus populaires, et subsiste encore à peu près le même en Espagne. Or la preuve m'est acquise par le développement du titre de Voltaire: Fiesta que se representó.... que ce fragment de volume envoyé à Voltaire ne provient pas même du volume original donné sous les yeux de Calderon en 1664, car cette circonstance de la représentation devant Leurs Majestés (il s'agit de Philippe IV et de Marie-Anne d'Autriche, sa seconde femme) n'y est pas jointe au titre; et, d'une autre part, la preuve presque complète m'est également acquise que les comédies de ce volume, et notamment celle dont il s'agit, ne figuraient point dans les recueils antérieurs, quelle que fût alors la facilité laissée aux libraires d'anticiper sur les éditions originales de comédies, ou de les contrefaire après coup. Cette preuve, que je veux bien appeler presque complète, résulte des explications données par Calderon lui-même en tête du volume en question: voir sa dédicace et la lettre qui la suit, à lui adressée par son éditeur, portant que cette publication est destinée à préserver ces comédies du destin qu'ont éprouvé tant d'autres pièces de l'auteur, défigurées par des impressions frauduleuses, hurtadas, agenas y defectuosas. Une preuve semblable pourrait résulter d'une recherche dans les nombreux recueil de comedias sueltas (isolées), antérieurs non-seulement à 1664, mais (si l'on songe encore à constater matériellement la priorité de Corneille) antérieurs à 1647. Quelque superflue que me paraisse cette recherche, j'en ai constaté le résultat négatif sur un bon nombre de ces recueils; mais qui pourrait les atteindre tous?
«Que si don Gregorio Mayans, qui était fort occupé, s'est borné à faire acheter cette rare édition, ce cahier d'impression commune et malpropre, dans ces échoppes à prix fixe où l'on en trouve par milliers en Espagne, le même Gregorio n'avait pas non plus fait autant de frais en critique que Voltaire veut bien nous le faire croire. Où donc aurait-il pu voir, et jamais Espagnol a-t-il pu dire que ce roi si passionné pour le théâtre, que Philippe IV cessa par dévotion d'aller à la comédie? Mais c'est là une hypothèse toute française, empruntée des souvenirs, familiers à Voltaire, de la vieillesse de Louis XIV. Toute sa vie le beau-père de Louis XIV demeura fidèle au théâtre. Quand il fut moins occupé de galanteries, ce monarque, qui ne régnait guère par lui-même, mais qui gouverna constamment ses poëtes dramatiques, comme faisait en France le cardinal de Richelieu, semble en effet avoir commandé un peu plus fréquemment des comedias santas à Calderon, à Moreto, à Solis, à d'autres ingenios plus jeunes et fort médiocres, tels que Diamante, Matos Fragoso, Zavaleta, Zarate, etc.; mais, saintes ou profanes, héroïques, galantes ou bouffonnes....il lui fallut toujours des comédies.... Or, pour s'expliquer cette rare, mais indubitable imitation du français dans l'Héraclius espagnol, il me semble permis de conjecturer que Philippe IV y fut pour quelque chose; que, disposé depuis la paix et les conférences des Pyrénées à traiter gracieusement les arts et les idées françaises, il voulut avoir sur son théâtre quelque échantillon du nôtre; qu'enfin il chargea son plus habile poëte, probablement aussi étranger que lui-même à notre langue, d'affubler à l'espagnole une pensée du célèbre Corneille, au risque d'humilier la France, dans cette lutte nouvelle, de toute la supériorité du style culto et de l'entortillage castillan. On avait été assez rudement éprouvé sur d'autres champs de bataille pour se permettre sans inconvénient cette pacifique revanche.»
Nous avons cru devoir puiser largement dans l'excellent travail de M. Viguier, et nous avons conservé ses propres termes, en nous permettant seulement de temps à autre la suppression de quelques passages, fort curieux pour l'histoire de la littérature espagnole, mais qui peuvent, suivant nous, être retranchés sans inconvénient dans une édition de Corneille. Cette belle étude, acceptée comme définitive par le public français, a soulevé à l'étranger des réclamations aussi vives que peu fondées. Sur notre demande, M. Viguier a bien voulu se charger de résumer et de clore ici cette nouvelle discussion.
LETTRE DE M. VIGUIER
A M. MARTY-LAVEAUX.
Monsieur, vous avez bien voulu dire, au sujet de ce vieux procès sur l'originalité de l'Héraclius de Corneille, que la discussion vous paraissait épuisée dans un petit écrit que je donnais à mes amis, il y a plus de seize ans, et qui n'appartient pas autrement à la publicité. Quelqu'une de ces feuilles est passée en Espagne, à ce qu'il paraît, et a par malheur réveillé chez des compatriotes de Calderon la susceptibilité d'un certain point d'honneur littéraire propre à cette nation. Avant cela, en Allemagne, le savant et intéressant historien du théâtre espagnol, M. Ad-Fried. von Schack, touchait à ce débat en même temps que moi, dans son troisième volume publié en 1846; et par malheur encore, ses préventions anti-françaises lui ont fait rencontrer sur ce sujet de nouvelles pierres d'achoppement, après celles que nous avons déjà brièvement signalées au tome IVe (p. 272, note 1) de la présente édition. Une sorte de fatalité le condamne, comme dans l'incident relatif au Diamante, à rétracter des faits avancés par lui-même, pour corriger une erreur par une autre plus grave encore. Ainsi, à la page 177 de ce troisième volume, M. de Schack affirme que la pièce de Calderon: En esta vida.... etc., fait partie d'un tome second publié par le poëte en 1637. Tout serait dit si le fait était vrai; mais bientôt, à la page 289, il reconnaît s'être trompé, et confesse que la pièce apparaît pour la première fois dans un tome troisième, daté de vingt-sept ans plus tard, en 1664. Néanmoins il n'a garde de lâcher prise pour si peu: «Dessenungeachtet.... nonobstant cela, dit-il, attendu la grande probabilité, accordée même par Voltaire, de la supposition que l'Héraclius de Corneille est imité de l'Héraclius espagnol, nous croyons devoir admettre (annehmen) l'existence d'une impression isolée de la pièce (espagnole) antérieurement à 1647.» Or M. de Schack n'a jamais vu cette impression isolée, supposition aussi gratuite que son erreur précédente sur le tome de 1637. Il ajoute: «Voltaire, dont, il est vrai, les allégations ne sont pas très-dignes de confiance, dit aussi que la pièce de Calderon aurait déjà été mentionnée dans un recueil de romances de 1641.» C'est là tout. On peut bien se dispenser de chercher un recueil si rare de romances; mais M. de Schack se trouve raffermi définitivement dans son préjugé depuis que le critique espagnol, don Eugenio Harzenbusch, s'est chargé de la cause et lui a révélé de nouveaux arguments, qu'il nous sera permis de ne pas trouver meilleurs.... C'est ainsi qu'il dit dans un Supplément à son Histoire[ [231], publié en 1854: «Harzenbusch, dans son édition de Calderon, a prouvé jusqu'à l'évidence que le drame En esta vida.... etc., a été écrit dès l'année 1622; de sorte que tous les doutes qu'on a pu élever sur la priorité de cette pièce par rapport à l'Héraclius de Corneille sont écartés désormais.»
Après un si éclatant témoignage, il faut entendre M. Harzenbusch. Mais si l'on est encore disposé à douter, il faut d'abord reconnaître que ce nouvel arbitre est un poëte et un critique estimable, directeur de la Bibliothèque royale de Madrid; qu'il a très bien mérité de Calderon par des Appendices historiques et anecdotiques joints à son édition[ [232], et qu'il aura rendu un service réel à la littérature espagnole, s'il lui donne traduit l'ouvrage de M. de Schack, ainsi qu'il l'a promis. Une pareille traduction en français me semble également désirable, malgré tous nos griefs nationaux, si légitimes quelquefois.
Que dit donc M. Harzenbusch, puisqu'il veut bien m'adresser personnellement une ample réfutation à l'endroit de l'Héraclius? Franchement, c'est assez curieux.
On réduit mes preuves à trois, mais en oubliant la plus importante et la plus développée, savoir cette analyse de l'invention et de ses sources minutieusement donnée par Corneille, d'où il résulte avec tant d'évidence qu'il a réellement élaboré lui-même les combinaisons de son drame. On pourrait, je l'avoue, échapper à cette preuve décisive (tout autant que les dates, qui sont pour nous), en attribuant à Corneille la profonde perversité d'un plagiaire effronté qui, pour rendre authentique son œuvre de seconde main, la renforcerait après coup d'un exposé, naïf en apparence, de ses lectures originales et de ses procédés d'inventeur. Le plus simple bon sens suffit à repousser l'hypothèse d'une telle malice. Il ne faudrait pas moins que l'autorité des dates pour la faire admettre. Or pas une date sérieuse n'est opposée à celle de 1647 de Corneille, pas une, depuis la consultation de Voltaire auprès du bibliothécaire don Gregorio Mayans. Il fallait bien tenir compte de cet autre argument. Pour en venir à bout, on affirme que la pièce de Calderon a dû être écrite bien auparavant, et, pour donner un chiffre, en 1622, vingt-deuxième année du poëte espagnol, dix-septième de Philippe IV, et deuxième de son règne (ces rapprochements synchroniques auraient dû déjà embarrasser un vrai connaisseur dans ses suppositions hardies). Tel est le millésime assigné, non pas à la publication, mais à la composition de cette comédie, par M. Harzenbusch, dans un Essai, d'ailleurs utilement compilé, sur la chronologie des ouvrages de Calderon; mais ce millésime, posé à son rang avec tant d'assurance, ne s'appuie sur aucun texte qu'on puisse produire. On veut absolument que l'impression ait dû être faite isolément peu après la composition..., mais toute trace en est perdue. Cet emploi du verbe devoir comme potentiel, ne rappelle-t-il pas certaine repartie bouffonne devenue proverbiale? On ne recule pas même devant la supposition que le manuscrit de Calderon, soit en minute, soit en copie, aura pu s'échapper d'Espagne, et venir en temps utile se loger dans le portefeuille de Corneille. Quant à ces impressions perdues de pièces isolées, l'argument serait assez plausible en Espagne pour le premier tiers du dix-septième siècle, si ce n'était aussi une ressource trop commode et toujours disponible dans une cause désespérée. Vous êtes bibliothécaire d'Espagne, et vous en êtes encore à trouver cette rareté! Il est vrai que vous ignoriez, chose plus surprenante, ainsi que M. de Schack, l'édition originale, officielle de Calderon, au tome III, 1664[ [233], que notre Bibliothèque impériale de Paris[ [234], et tant d'autres sans doute, vous auraient facilement présentée, puisqu'elle manque à celle de Madrid!