Je voudrais pouvoir, Monsieur, si ces arguties étaient moins frivoles, vous exposer tous les arguments de même force donnés par M. Harzenbusch, et qui ont si puissamment entraîné la conviction de M. de Schack: mais il serait plus piquant de relever, dans l'analyse intelligente que ce dernier a donnée de la pièce espagnole, son admiration juste et passionnée en citant la scène et le passage où précisément il se trouve sans le savoir sur la trace de Corneille (car c'est le seul endroit imité d'un peu près par Calderon), et où il exprime en homme de goût le candide regret que Calderon n'ait pas continué dans le même esprit[ [235]. «S'il eût ainsi continué, s'écrie-t-il, ce drame serait l'un des plus remarquables de Calderon; mais le poëte, au milieu de son ouvrage, a transporté l'action dans un monde de rêveries fantastiques, destinées à rendre sensible l'idée que dans cette vie tout est mensonge ainsi que vérité. Quelque hardiesse, quelque hauteur de poésie qu'on ait encore à admirer dans cette partie (ceci me paraît une réserve exagérée par l'enthousiasme trop habituel de M. de Schack), on ne peut cependant que regretter le caprice qui a fait prendre la tournure d'un opéra à une situation si grande et vraiment tragique.» On ne pouvait mieux dire: c'est l'hommage involontaire rendu à Corneille par un ennemi déclaré. La déception est piquante, moins pourtant que celle du même critique refusant de reconnaître une traduction dans el Honrador de su padre de Diamante, à force d'y trouver partout le goût original du terroir espagnol. L'évidence chronologique, incontestée aujourd'hui, a bien dû à la longue désabuser le trop fin connaisseur de ce prétendu goût de terroir. C'est ainsi que les erreurs de la critique la plus spirituelle offrent assez souvent quelque chose de très-comique.

Pressé de finir, j'abandonne toutes celles de M. Harzenbusch, pour vous recommander, Monsieur, quelques observations qui me semblent essentielles sur l'invention tragique propre à Corneille, en n'y cherchant que ce qui intéresse l'art. Si compliquée, si historique et si arbitraire en même temps, qu'elle soit, cette invention n'est pourtant pas tout à fait aussi entière, comme travail individuel, que nous avons pu le croire. Corneille l'aurait certainement déclaré lui-même, si de son temps il avait pu pressentir nos scrupuleuses curiosités d'origines historiques et dramatiques. Pour nous, ce qu'il nous convient de reconnaître après ce conflit, c'est que le premier embryon du sujet en question, savoir l'idée de faire de l'empereur Héraclius le fils longtemps ignoré et le vengeur de l'infortuné Maurice, cette idée romanesque était un fruit naturel de la tradition et de la légende; que Corneille l'a trouvée toute faite et en circulation, nous ne savons dans quels récits, depuis l'Orient jusque chez nous et en Espagne. L'origine de cette légende est indiquée dans Baronius d'après les historiens byzantins, lorsque après les détails du meurtre accompli en Asie par l'ordre de Phocas sur le prince Théodose, le véritable fils aîné de Maurice, il ajoute: «Verum ista de Theodosio neque tunc temporis ita credita, sed alium in ejus locum ad necem suppositum, jactatum fuit: unde et factum est ut novæ fabricarentur contra imperatorem (Phocam) insidiæ[ [236].» Ces suppositions d'enfants ou de personnages crus assassinés, et destinés à reparaître, sont le thème obligé, depuis la comédie et le roman grecs, de mille récits populaires. Celui-ci peut remonter jusqu'en Perse, car le redoutable ennemi de l'Empire, Chosroès, s'appliqua longtemps à le propager. Pour agiter l'opinion et tirer parti des crimes de Phocas, il prétendait avoir auprès de lui le jeune prince, et vouloir le rétablir sur le trône de Byzance[ [237]. C'est plus de la moitié de la fiction nécessaire pour faire d'Héraclius le fils de Maurice. Corneille aurait pu dire encore, s'il l'avait su, ce que je ne pense pas, que cette fausse filiation d'Héraclius se trouvait déjà dans un drame espagnol, de Mica de Mescua, amas fort bizarre d'aventures extravagantes, bien jugé par M. de Schack, intitulé la Rueda de la Fortuna (la Roue de la Fortune)[ [238]. Les dernières époques du règne de Maurice remplissent plus des trois quarts de cet ouvrage, que terminent, accumulés en quelques coups de théâtre, l'élévation de Phocas, sa chute, et l'avénement d'Héraclius. Cette communauté de noms historiques suffit à nos critiques espagnols pour leur faire dire bien faussement que Calderon, avant de transmettre un sujet de tragédie à Corneille, l'avait pris lui-même dans Mira de Mescua. Rien de plus captieux et de plus facile, quand on ne fait pas attention à la réalité intérieure, que de renvoyer des ouvrages dramatiques d'un auteur à un autre à raison de quelques noms propres employés en commun. Cet abus sophistique vaut celui des éditions disparues et des manuscrits égarés.

Remarquons en terminant que le nom de l'empereur Héraclius est devenu tout à fait légendaire dès le commencement du moyen âge, auquel il appartient déjà par son époque. Un roman poétique d'Eracle a existé dans notre plus vieil idiome, et a passé bientôt dans une traduction germanique, exhumée et publiée de nos jours. Celle de ces légendes qui se rattache de plus près à l'histoire, c'est la seconde invention par Héraclius de la vraie Croix reperdue, depuis sainte Hélène, lors de la prise de Jérusalem par les Perses. Calderon en a fait le sujet d'un drame fort inégal, la Exaltacion de la Cruz, où il entre beaucoup de prestiges magiques, avec la conversion finale d'un magicien persan moins puissant que les anges du Seigneur. Ceci est bon à observer comme indiquant l'association grecque et orientale des contes de magie à la plupart des histoires de cette époque, et ultérieurement, la liaison d'idées, le caprice regretté par M. de Schack, amenant Calderon à introduire la magie dans le sujet de Corneille, qui n'en avait que faire.—Vous ne voulez pas, Monsieur, que je m'arrête à cet autre argument de M. Harzenbusch, prétendant que comme la Exaltacion de la Cruz est un drame de Calderon antérieur à l'Héraclius de Corneille, et comme la comédie En esta vida.... traite d'un événement antérieur dans l'histoire au pieux exploit d'Héraclius devenu empereur, la raison chronologique veut que cette comédie ait été composée avant la Exaltacion.

Veuillez agréer, Monsieur, etc.
Viguier.

A. MONSEIGNEUR SEGUIER[ [239],
CHANCELIER DE FRANCE.

Monseigneur,

Je sais que cette tragédie n'est pas d'un genre assez relevé pour espérer légitimement que vous y daigniez jeter les yeux, et que pour offrir quelque chose à V. Grandeur qui n'en fût pas entièrement indigne, j'aurois eu besoin d'une parfaite peinture de toute la vertu d'un Caton ou d'un Sénèque; mais comme je tâchois d'amasser des forces pour ce grand dessein, les nouvelles faveurs que j'ai reçues de vous m'ont donné une juste impatience de les publier; et les applaudissements qui ont suivi les représentations de ce poëme m'ont fait présumer que sa bonne fortune pourroit suppléer à son peu de mérite. La curiosité que son récit a laissée dans les esprits pour sa lecture m'a flatté aisément, jusques à me persuader que je ne pouvois prendre une plus heureuse occasion de leur faire savoir combien je vous suis redevable; et j'ai précipité ma reconnaissance, quand j'ai considéré qu'autant que je la différerois pour m'en acquitter plus dignement, autant je demeurerois dans les apparences d'une ingratitude inexcusable envers vous. Mais quand même les dernières obligations que je vous ai ne m'auroient pas fait cette glorieuse violence, il faut que je vous avoue ingénument que les intérêts de ma propre réputation m'en imposoient une très-pressante[ [240] nécessité. Le bonheur de mes ouvrages ne la porte en aucun lieu où elle ne demeure fort douteuse, et où l'on ne se défie avec raison de ce qu'en dit la voix publique, parce qu'aucun d'eux n'y fait connoître l'honneur que j'ai d'être connu de vous. Cependant on sait par toute l'Europe l'accueil favorable que V. Grandeur fait aux gens de lettres; que l'accès auprès de vous est ouvert et libre à tous ceux que les sciences ou les talents de l'esprit élèvent au-dessus du commun; que les caresses dont vous les honorez sont les marques les plus indubitables et les plus solides de ce qu'ils valent; et qu'enfin nos plus belles muses, que feu Mgr le cardinal de Richelieu avoit choisies de sa main pour en composer un corps tout d'esprits, seroient encore inconsolables de sa perte, si elles n'avoient trouvé chez V. Grandeur la même protection qu'elles rencontroient chez Son Éminence. Quelle apparence donc qu'en quelque climat où notre langue puisse avoir entrée, on puisse croire qu'un homme mérite quelque véritable estime, si ses travaux n'y portent les assurances de l'état que vous en faites dans les hommages qu'il vous en doit? Trouvez bon, Monseigneur, que celui-ci, plus heureux que le reste des miens, affranchisse mon nom de la honte de ne vous en avoir point encore rendu, et que pour affermir ce peu de réputation qu'ils m'ont acquis, il tire mes lecteurs d'un doute si légitime, en leur apprenant non-seulement que je ne vous suis pas tout à fait inconnu, mais aussi même que votre bonté ne dédaigne pas de répandre sur moi votre bienveillance et vos grâces: de sorte que quand votre vertu ne me donneroit pas toutes les passions imaginables pour votre service, je serois le plus ingrat de tous les hommes si je n'étois toute ma vie très-véritablement,

MONSEIGNEUR,
Votre très-humble, très-obéissant
et très-fidèle serviteur,
Corneille.

AU LECTEUR.