On peut voir du reste à la fin du Dessein d'Andromède[ [434], signalé par nous à l'attention des curieux en 1861[ [435], et publié pour la première fois dans la présente édition, les motifs qui ont porté Corneille à faire paraître cet opuscule, aujourd'hui si rare.
Nous trouvons enfin le compte rendu de la pièce dans un Extraordinaire de la Gazette de 1650; mais cette analyse fort étendue, que nous reproduisons plus loin[ [436], n'indique pas le jour de la première représentation. Toutefois, comme elle est datée du 18 février, que Renaudot y dit qu'il a assisté à ce spectacle «il y a trois jours,» qu'il parle de personnes qui ont vu jouer l'ouvrage dix ou douze fois[ [437], et qu'il ajoute: «Leurs Majestés en ayant eu le plaisir peu auparavant cet heureux voyage de Normandie, d'où nous les attendons de jour à autre, leur bonté l'a voulu communiquer à ses peuples[ [438],» et comme enfin nous voyons par un autre numéro de la Gazette[ [439] que le Roi était parti de Paris le 1er février, il paraît certain qu'Andromède a été jouée pour la première fois dans le courant de janvier 1650. C'est, comme nous l'avons raconté[ [440], pendant ce voyage du Roi en Normandie que Corneille fut nommé procureur des états de cette province, en remplacement du sieur Baudry, créature du duc de Longueville. Le 22 février, la cour revint à Paris[ [441], et s'empressa de retourner le 26 applaudir Andromède. Dubuisson Aubenay le remarque dans son Journal en février 1650: «Samedi, 26e.... Le soir, Leurs Majestés vont voir la comédie d'Andromède, jouée avec machines très-belles dans la salle du Petit-Bourbon.»
On a cru longtemps que Boesset, nommé à tort Boissette par Voltaire[ [442], était l'auteur de la musique d'Andromède. C'est une erreur: ce compositeur si vanté[ [443] n'est autre que le poëte burlesque d'Assoucy. Dans un fragment de recueil paginé 91 à 136, qui vient à la suite d'un exemplaire de ses Rimes redoublées, que possède la bibliothèque de l'Arsenal, et qui, oublié longtemps, a été, il y a peu d'années, remis en lumière par M. Paul Lacroix[ [444], il dit en propres termes: «C'est moi qui ai donné l'âme aux vers de l'Andromède de M. de Corneille.» M. Édouard Fournier, qui cite à son tour ce passage dans ses Notes sur la vie de Corneille[ [445], en rapproche avec beaucoup d'à-propos un sonnet adressé par Corneille à d'Assoucy pour être placé en tête de son Ovide en belle humeur, publié en 1650, l'année même où ils faisaient représenter leur Andromède. Ce sonnet, qui prouve leur intimité passagère, se trouvera à sa date parmi les Poésies diverses de notre édition.
Dans une pièce de ce genre, le véritable auteur n'est ni le poëte, ni le musicien: c'est le machiniste. Aussi les contemporains ne tarissent-ils pas sur les merveilles dont Torelli a enrichi cet ouvrage. Nous n'avons pas du reste à insister ici sur ce point; nous renvoyons le lecteur au Dessein d'Andromède de Corneille, et à la relation fort élogieuse que Renaudot a faite de cet ouvrage dans sa Gazette, suivant notre poëte[ [446], «avec beaucoup d'éloquence et de doctrine.» On trouvera ces deux morceaux à la suite de la présente notice. Remarquons seulement qu'on lit dans un article de de Visé, inséré dans le Mercure de juillet 1682, et sur lequel nous aurons tout à l'heure à revenir, que les machines d'Andromède «parurent si belles, aussi bien que les décorations, qu'elles furent gravées en taille-douce.»
Ces planches, de format petit in-folio, sont au nombre de six, et représentent chacune des décorations de la pièce au moment où les Dieux apparaissent, et où par conséquent les machines occupent la scène. Elles ont été gravées par Chauveau, et semblent avoir été publiées isolément[ [447]. Quand on les considère avec attention, on est frappé de la beauté des points de vue, de l'harmonie de l'ensemble, de l'étendue de la perspective; mais la disposition générale offre une régularité fatigante, qu'on retrouverait tout au plus aujourd'hui dans les théâtres de marionnettes: toutes les coulisses se répètent symétriquement à droite et à gauche, et aboutissent à une toile de fond qui continue à l'infini la perspective. On ne trouve ni dans ces décorations, ni dans aucune de celles de ce temps, rien d'analogue aux ingénieux artifices qui de nos jours permettent aux machinistes et aux décorateurs de varier à l'infini les sites et d'échapper, par la disposition savante des premiers plans, à la monotonie que semble imposer la construction même de la scène. Torelli d'ailleurs se trouvait sans doute gêné par le mécanisme de son invention, qui faisait changer la scène entière en même temps par un système de contre-poids habilement mis en œuvre. Il était difficile de se soustraire à la nécessité d'une construction uniforme pour des décors destinés à se remplacer successivement à l'aide d'un procédé mécanique.
Quoique nous possédions sur cet ouvrage des renseignements forts abondants et provenant de sources très-diverses, nous ne trouvons l'indication d'aucun des acteurs qui y ont joué d'original. Il semble hors de doute que la pièce a dû être représentée par la troupe royale. On a supposé sans preuves qu'elle s'était peut-être adjoint quelques comédiens de l'illustre théâtre[ [448]; mais si la troupe de Molière ne prit pas part aux premières représentations d'Andromède, il paraît du moins assuré que plus tard elle représenta cet ouvrage. On trouve dans le catalogue de la Bibliothèque dramatique de M. de Soleinne[ [449], la description d'un exemplaire de l'Andromède in-4o, de 1651, qui provenait de la bibliothèque de Pont-de-Vesle, et fut adjugé au prix, alors assez élevé, de cinq cent vingt-neuf francs, à cause des particularités curieuses qu'il présentait. Sur la liste placée en tête de la pièce, Molière, lui-même, suivant toute apparence, avait écrit en regard du nom de chaque personnage celui de l'acteur qui le représentait. Voici la distribution de rôles que ces renseignements nous font connaître:
Du Parc, Jupiter; Mlle Béjart, Junon et Andromède; de Brie, Neptune; l'Éguisé, Mercure et un page de Phinée; Béjart, le Soleil et Timante; Mlle de Brie, Vénus, Cymodoce et Aglante; Mlle Hervé, Melpomène et Céphalie; Vauselle, Éole et Ammon; Mlle Menou, Éphyre; Mlle Magdelon, Cydippe et Liriope; VALETS, huit Vents; Dufresne, Céphée; Mlle Vauselle, Cassiope; Chasteauneuf, Phinée; Molière, Persée, l'Estang, Chœur de peuple.
Le rôle de Phinée était d'abord donné à Molière et celui de Persée à Chasteauneuf, mais cette distribution a été remplacée par celle que nous indiquons. Le nom de Phorbas, qui ne figure pas dans la liste imprimée des personnages, y a été ajouté, et ce rôle a été attribué à Mlle Hervé, déchargée sans doute de celui de Céphalie, dont le nom a été remplacé à la main dans le courant de l'ouvrage par celui d'Aglante; dans la dernière scène Jupiter a été substitué à Junon. Ces arrangements ont été sans doute pratiqués par Molière lorsqu'il parcourait la province; mais il est difficile d'en préciser l'époque.
L'Andromède de Corneille semblait oubliée lorsqu'on joua sur le théâtre de l'Académie royale de musique, le samedi 18 avril 1682, le Persée de Quinault, avec musique de Lully. Le grand concours de monde qu'attira cet ouvrage engagea les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, réunis depuis le 25 août 1680 à ceux de la rue Mazarine[ [450], à remettre au théâtre la pièce de Corneille. Elle fut jouée avec un grand succès le dimanche 19 juillet 1682. Voici en quels termes de Visé rend compte de la première représentation[ [451]:
«Les grands applaudissements que reçut cette belle tragédie portèrent les comédiens du Marais à la remettre sur pied après qu'on eut abattu le Petit-Bourbon. Ils réussirent dans cette dépense, qu'ils ont faite trois ou quatre fois, et elle vient d'être renouvelée par la grande troupe avec beaucoup de succès. Comme on renchérit toujours sur ce qui a été fait, on a représenté le cheval Pégase par un véritable cheval, ce qui n'avoit jamais été vu en France. Il joue admirablement son rôle et fait en l'air tous les mouvements qu'il pourroit faire sur terre. Je sais que l'on voit souvent des chevaux vivants dans les opéras d'Italie; mais si nous voulons croire ceux qui les ont vus, ils y paroissent liés d'une manière qui ne leur laissant aucune action, produit un effet peu agréable à la vue.»