En suite de quoi ce vainqueur commande, de la part de Jupiter son père, aux mêmes vents de détacher son Andromède et la reporter au lieu où ils l'avoient prise: ce qui s'exécute avec une si prompte obéissance, qu'on la voit enlever et remporter par l'air presque aussitôt que l'ordre en est donné de cet amant victorieux, qui la suit avec autant de vitesse sur son cheval ailé, caracolant dans les nues, afin de faire voir au peuple que notre machiniste n'est pas comme ce peintre d'Horace qui ne savoit peindre qu'un cyprès[ [489], mais qu'il sait donner les mouvements en telle sorte qu'il lui plaît.
Si la cour d'Éthiopie est contente, les Néréides ne le sont pas. Elles sortent de la mer pour demander raison à Neptune de l'affront que leur vient de faire le fils de Jupiter en tuant leur monstre. Neptune sort aussi des eaux, armé de son trident et monté sur un char en forme de coquille, tiré par des chevaux marins, accompagné de ses tritons sonnant de leurs conques, dont le bruit est redoublé par l'écho des rochers, et leur en promet la vengeance. Ces paroles ne sont pas encore achevées que lui, cette grande étendue de mer, ces rochers et les Néréides disparoissent, et font douter si on les a véritablement vus ou si toute l'assistance avec la scène a été transportée ailleurs comme en ce théâtre versatil de Néron; paroissant aux spectateurs, au lieu de ces précédents objets, un superbe et délicieux palais qui fait l'entrée du quatrième acte.
L'architecture y est dispensée avec tant d'art, qu'on ne feroit aucune difficulté de lui donner l'avantage sur les plus pompeux édifices, s'il se pouvoit aussi bien construire d'une manière plus solide.
On découvre d'abord une vaste cour dont le frontispice et les ailes sont enrichis de figures de marbre blanc, égalant ou surpassant en hauteur les naturelles, et de tout ce qu'a de plus beau cet art majestueux, inventé pour l'ornement des États et porter aux siècles à venir les monuments de leur gloire.
Dans son fond paroissent trois grands portiques, au travers desquels se découvrent les appartements de ce magnifique palais jusques à en discerner les dorures et les tableaux; et c'est dans cette cour que Persée vient découvrir son amour à sa chère Andromède, avec tant de respect et de si bonne grâce, que ceux qui ne l'auroient point vu conquérir cette beauté par son généreux exploit, se rendroient partisans de son humble requête; car il semble, à l'entendre et à voir ses submissions[ [490], qu'il doive la vie à sa conquête, et que l'affection de cette princesse lui soit plutôt une grâce qu'une récompense du service qu'il lui vient de rendre; à quoi cette princesse répond eu termes si bien choisis qu'elle ne trahit ni son sentiment de l'amour qu'elle lui porte, ni le respect dû à ses parents: de sorte que leur colloque est l'un des plus parfaits modèles des discours qu'un serviteur passionné, mais discret, et qu'une fille amoureuse, mais sage, puissent tenir l'un avec l'autre.
Persée, sortant donc très-content, va faire sa demande au Roi et à la Reine; tandis que le malheureux Phinée, sachant l'heureux succès du combat de son rival, et se persuadant aisément ce que la Renommée lui annonce de l'amour que porte ce victorieux héros à une si rare beauté, se vient éclaircir de la crainte qu'il a que la passion naissante de ce nouvel amoureux ne soit préférée à ses anciennes flammes, autorisées et rendues légitimes par un contrat solennel.
Mais il a bientôt appris par les gestes et les discours d'Andromède sa résolution de lui préférer cet[ [491] héros qui lui avoit sauvé la vie; ce qui ayant porté Phinée à reprocher à son amante sa légèreté, elle s'en défend sur le peu de courage qu'il avoit témoigné dans le péril duquel Persée l'a garantie, et se retire pour se délivrer de ses importunités: mépris et retraite qui redoublant le déplaisir de cet infortuné prince, le jettent en un désespoir qui le porte à former des desseins sur la vie de Persée et de toute la famille royale; et bien que ses confidents lui en remontrent le danger et l'impossibilité, non-seulement pour la valeur de son antagoniste, mais aussi pour l'assistance visible des Dieux, qui l'ayant muni de la tête de Méduse, son autre conquête, lui avoient donné le pouvoir de convertir en pierre tous ceux à l'aspect desquels il opposeroit cette tête, sa passion ne laisse pas de le flatter d'un faux espoir d'en venir à bout, implorant à cette fin contre la protection de Jupiter l'assistance de la jalouse Junon, qui paroît du haut des nues sur son arc-en-ciel, dans son char tiré par des paons, qui est à la vérité l'unique machine de cet acte, mais l'une des plus dignes d'admiration; car, lui ayant fait faire plusieurs tours en l'air, à droite et à gauche, en avant et en arrière, au lieu que les machines ordinaires sont assez empêchées à une seule différence de lieu de ces mouvements, après avoir assuré Phinée de son secours, elle disparoît, le laissant ruminer sur son funeste dessein.
Persée fait au Roi et à la Reine sa demande, qu'il obtient de leur justice avec force caresses; et dans ces ravissements, tandis qu'on fait les préparatifs des noces de cet heureux couple d'amants, chacun se dispose à se rendre les divinités propices. Le Roi va sacrifier à Jupiter afin qu'il approuve cette alliance; la Reine en va faire autant pour apaiser les Néréides; et Persée sacrifie aussi à Junon pour apaiser sa haine.
Encore que nous ayons accoutumé d'être moins émus des objets qui se présentent à nous plus d'une fois, tant extraordinaires puissent-ils être, et que tous les actes ayant été ouverts par un changement de scène, si est-ce que leur diversité ayant toujours de nouveaux agréments, je ne vous puis taire que celui-ci qui ferme l'acte quatrième et ouvre le dernier, au lieu de trouver l'esprit des spectateurs apprivoisé à ces changements, ne le ravit pas moins que tous les précédents.
Ce superbe palais que vous venez de voir ne paroît plus: il fait place à un temple majestueux, bâti à l'imitation de ces édifices à la construction desquels l'antiquité païenne employoit des siècles et des dépenses prodigieuses en l'honneur de ses faux dieux. Le porche de ce temple est environné de puissantes colonnes de jaspe dont les soubassements sont enrichis de lames de cuivre gravées de diverses figures et caractères, et les chapiteaux à la corinthienne rehaussés des images de plusieurs dieux et déesses; son corps est un grand dôme fait à la mode du Panthéon de Rome, dont la couverture est aussi de jaspe revêtu de lames de bronze. On y entre par trois portes d'argent massif, à l'ouverture desquelles on voit le dedans du temple plus beau et plus riche que le dehors, et un lointain qui représente la ville.