Cinq beautés avoient déjà été dévorées, et ce jour étant celui auquel le sixième sort devoit être jeté, cette reine témoigne à Persée l'appréhension qu'elle a qu'il ne tombe sur sa fille.

Phinée, que l'amour qu'il a pour Andromède fait frissonner de même crainte, paroît sur cette superbe scène, suivant le Roi accompagné des princes de son royaume, et pressant son mariage; mais ce roi, voulant obéir à l'oracle, remet Phinée à un autre temps.

Cependant la Reine ayant sacrifié le jour précédent à la déesse Vénus, voici nos artifices qui commencent à produire leurs merveilleux effets: les nuages, qui étoient épais, se dissipent, le ciel s'ouvre; et dans son éloignement cette déesse paroît assise sur une grande nue, son visage étant si éclatant que les rayons qui en sortent forment une grande et lumineuse étoile qui suffit à éclairer toute l'étendue de cette scène.

C'est bien une chose admirable que ce planète[ [486] suive le mouvement régulier des cieux; mais qu'il se détache, comme il fait, du corps de son ciel, pour venir jusques auprès du bord du théâtre par un mouvement du tout singulier, sans que l'œil puisse discerner son attache avec sa machine, de laquelle néanmoins il fait partie, c'est ce qui ne peut trouver assez d'admirateurs, bien que toute l'assistance en soit ravie.

Les hymnes chantés à la louange de cette déesse sont interrompus par l'assurance qu'elle leur donne qu'Andromède sera mariée dans ce jour-là même à son illustre époux: de quoi on lui rend grâces par de nouveaux hymnes, qui charment toutes les oreilles et les esprits, soit par la douceur des voix ou par l'excellence de la composition de l'un des plus fameux maîtres en cet art[ [487].

Surtout Phinée est si fort transporté de cette réponse du ciel, qu'il ne doute plus de son mariage, et la reine même consent avec moins de crainte que le roi Céphée fasse jeter le sixième sort.

Toute cette cour s'étant donc retirée fort satisfaite d'une si bonne nouvelle, que Phinée envoie à son Andromède, voici derechef une métamorphose qui nous surprend avec une vitesse familière à l'effet de nos machines. Cette grande ville qui servoit de décoration au premier acte, comme autrefois ces palais enchantés, s'évanouit en un instant, et est transformée en un spacieux jardin partagé en deux d'une allée d'orangers plantés en de prodigieux vases de marbre blanc et courbés par leur cime en forme de berceau, les côtés de ce jardin ayant diverses grottes, fontaines et hautes palissades.

Andromède avec ses nymphes y allant cueillir des fleurs, pour récompenser d'une guirlande le bon avis que Phinée lui avoit envoyé, en est divertie par un air qu'il fait chanter par son page à sa louange, lequel elle paye d'un autre air, aussi chanté par l'un de ses pages à son amant et à son arrivée, ce qui se fait en forme de dialogue; mais leurs plaisirs sont bientôt troublés par une autre nouvelle que le sort étoit tombé sur Andromède; auquel Phinée, se voulant opposer, encore que le Roi vienne lui-même confirmer cette vérité si contraire à son bonheur, s'échappe à des imprécations contre le Destin et contre les Dieux mêmes, qui les obligent à obscurcir le ciel, le remplir d'éclairs et de tonnerres si horribles et redoublés avec tant de promptitude, que ceux que les poëtes ont feint avoir été foudroyés des Dieux pour avoir imité leur tonnerre[ [488] n'approchoient pas de cet artifice; et les spectateurs, quoiqu'ils sachent bien que ce ne sont que des terreurs feintes par l'invention du machiniste, ne sauroient néanmoins s'empêcher d'en avoir autant d'épouvante que d'admiration, lorsqu'ils voient Éole accompagné de huit vents; deux desquels à son commandement fondent du haut des airs en droite ligne sur Andromède, et l'emportent obliquement du côté opposite aussi au plus haut des nues, malgré la résistance de Phinée, qui est terrassé d'un coup de foudre pour vouloir s'opposer insolemment à la volonté divine; et les autres vents s'étant dispersés en forme de tourbillons, leur roi disparoît, les nuages se dissipent, et la clarté revient éclairer la scène: autant d'industries et de machines distinctes que de mouvements différents, qui ne se peuvent dignement admirer que par ceux qui, bien instruits dans les mécaniques, en savent pénétrer les difficultés.

En vain cette cour épleurée tâche à suivre de la vue cet effroyable enlèvement: il est suivi d'un changement non moins étrange que tout le reste; car ce jardin, qui fut naguère une ville, devient un vaste océan, dont les vagues, s'entre-choquant l'une l'autre, frappent le pied d'un affreux rocher, auquel ces mêmes vents, descendus du ciel avec leur première impétuosité, viennent attacher Andromède.

C'est encore en vain que la Reine avec sa suite vient implorer sur ce rivage les secours du ciel et de la terre: tout est sourd à ses vœux; et elle est réduite à perdre toute espérance, lorsqu'elle aperçoit cet horrible monstre qui s'avance peu à peu vers sa fille désolée, et ne mouvant pas seulement tout son corps dans le grand chemin qu'il fait, mais chacune de ses parties, et ce qui est plus remarquable en la perspective, paroissant de différentes grandeurs à mesure qu'il s'approche: à la vue duquel gouffre vivant où Cassiope voit sa fille prête d'être engloutie, on ne la pourroit empêcher de se précipiter dans la mer, sans la vue inespérée de Persée, monté sur le cheval Pégase tout armé; lequel fondant sur ce monstre, comme un aigle sur sa proie, le combat avec un succès si heureux qu'il en demeure vainqueur et rougit de son sang les flots voisins, plus encouragé par son amour que par la voix harmonieuse de cette grande assemblée, qui finit par un chant de triomphe en l'honneur de sa victoire.