Vous ne trouverez pas ici le même artifice que Parrhaze employa dans son rideau[ [484] pour tromper son compétiteur dans la peinture: car celui qui se présente le premier aux yeux des spectateurs ne doit pas borner leur vue. C'est pourquoi il se lève pour faire l'ouverture du théâtre, mais avec une telle vitesse que l'œil le plus subtil, quelque attachement qu'il y apporte, ne peut suivre la promptitude avec laquelle il disparoît, tant les contre-poids qui s'élèvent sont industrieusement proportionnés à sa grande étendue.
Étant haussé, il se présente un bocage, que la perspective, par une agréable tromperie, fait paroître de deux ou trois lieues d'étendue, lequel seroit borné des agréables collines du mont Parnasse, s'il n'étoit percé à jour par ses grottes, au travers desquelles se voit un lointain de mer à perte de vue; comme ce double mont, le séjour des Muses porte sa cime jusque dans les nues, pour leur rendre de là leur père Apollon plus accessible.
Melpomène s'y montre seule d'abord, et le voyant paroître en soleil, le prie d'arrêter quelque temps sa course, afin que ses rayons puissent éclairer le spectacle qu'elle prépare pour le divertissement du Roi et de toute sa cour, et que par son adresse et ses nobles exercices il juge des espérances qu'il donne d'être le plus grand des rois.
Ce père du jour s'excuse sur la loi qui lui est imposée de ne retarder point sa course si nécessaire aux mortels; mais la muse lui représentant qu'il peut bien faire en faveur de ce prince ce qu'il fit autrefois pour la naissance d'Hercule et pour le festin d'Atrée, il repart qu'il réserve ce miracle à la première victoire en faveur de ce jeune prince, pour laquelle éclairer et être plus longtemps témoin de sa gloire il s'arrêteroit, et cependant convie Melpomène à venir prendre place auprès de lui dans son char lumineux, afin que faisant ensemble le tour du monde, elle apprenne qu'il n'y a point de climat où ses rayons soient portés qui n'ait appris de lui ces glorieuses espérances que font concevoir à l'avenir les actions naissantes de ce prince. Cette muse protectrice de l'éducation du Roi vole ensuite dans ce chariot ardent avec tant de subtilité, que tous ceux qui voient son transport dans les cieux, sans être soutenu d'aucune autre chose que de l'adresse du machiniste, considérant l'impossibilité apparente de ce mouvement contre nature, ne le pourroient imputer à autre chose qu'à un art magique, s'ils ne savoient bien que rien d'illicite ne sauroit compatir avec la piété de ce prince, non plus qu'avec la pureté à laquelle est aujourd'hui le théâtre.
Melpomène ayant donc pris sa place aux pieds du Soleil, ils chantent de concert un air mélodieux à la louange du Roi, qui raviroit toute l'assistance si elle n'étoit accoutumée aux éloges dus à ce monarque; et pource que cet agréable entretien avoit arrêté le Soleil, il oblige ses chevaux à regagner ce temps par la violence de leur course, où l'on a de la peine à suivre des yeux son mouvement rapide, voltigeant dans l'écharpe du ciel, ce beau zodiaque, lequel le ravit d'orient en occident, sa course ordinaire; l'intelligence motrice de cette machine imitant si exactement dans ce ciel artificiel celle qui guide les sphères célestes, que le ciel de Marcus Scaurus[ [485] ou celui du théâtre de Pompée ni tous les autres de l'antiquité n'avoient rien de semblable.
Le char du Soleil ne s'est pas plutôt éloigné que ce grand bocage, ce Parnasse, ces grottes, ce lointain, et tous ces autres objets qui continuent de suspendre et de tenir en admiration les esprits des spectateurs, disparoissent avec tant de vitesse par un autre nouvel artifice, qu'il ne se marque point de distance entre ces premiers objets et ceux qui leur succèdent, qui servent de décoration au premier acte de cette tragédie, dont vous n'avez encore vu que le prologue.
Cette décoration est la ville capitale du royaume d'Éthiopie, ornée de quantité de palais superbes de différentes modes, de plusieurs portiques, de grandes places publiques et de spacieuses rues, où l'architecture est si bien entendue et la perspective si bien observée, qu'on se persuade aisément qu'une ville bâtie de cette manière seroit beaucoup plus superbe et plus magnifique que l'ancienne Rome en sa plus grande splendeur, comme il est facile aux choses feintes de surpasser les véritables.
Dans une place publique de cette grande ville, à côté du palais principal, Cassiope, que la beauté de sa fille Andromède avoit enflée d'une vanité insupportable aux nymphes de la mer, paroît accompagnée de Persée et de ses filles d'honneur, royalement vêtues, les unes en broderie d'or et d'argent, et les autres de brocatel et couvertes de grands clinquants.
En la première scène de cet acte, cette reine instruit ce fils de Jupiter et de Danaé, qui passe pour chevalier inconnu dans cette province, de la cause des malheurs qui font gémir la cour du roi Céphée son mari. Elle lui dit qu'étant sur le rivage de la mer, où elle avoit fait préparer quelques jeux pour le divertissement de sa fille, les Néréides, filles de Neptune, quittèrent leur humide séjour pour voir la pompe de ce spectacle; mais qu'elles s'en retournèrent avec plus de honte que de satisfaction, lorsqu'elle leur fit remarquer que sa fille les surpassoit en beauté: de sorte que le dépit de se voir bravées parla vanité de la mère et la beauté de la fille, les porta à un tel désir de vengeance, qu'elles suscitèrent un monstre marin, qui courant sur le rivage, dévoroit tout ce qu'il rencontroit, au grand étonnement du royaume et du Roi même, qui, pour tâcher d'apaiser les Dieux, alla consulter l'oracle de Jupiter Ammon, lequel répondit qu'il jetât au sort tous les mois une fille pour être exposée à ce monstre, et qu'il différât cependant les noces d'Andromède, auxquelles les Dieux vouloient assister.