APPENDICE.
L'ANDROMÈDE,
REPRÉSENTÉE PAR LA TROUPE ROYALE AU PETIT-BOURBON,
AVEC L'EXPLICATION DE SES MACHINES[ [481].
Que la Grèce ne se vante plus d'avoir inventé, Rome d'avoir mis au dernier point le théâtre, l'un des plus agréables objets des deux plus nobles sens, et la peinture parlante de toutes les passions humaines! Nous pouvons dire aujourd'hui ce que le plus célèbre auteur des épigrammes latins disoit en faveur des spectacles de son temps, que ces miracles d'Égypte se doivent désormais taire[ [482].
Le poëme dramatique qui ravissoit d'admiration notre enfance dans les ouvrages des premiers auteurs françois a maintenant honte de paroître sous ses anciens ornements, et n'ose plus s'exposer même au jugement du simple populaire.
Ces premières pièces confondoient non-seulement les actions et les lieux, mais aussi les jours et les années, nous représentant ce qui s'étoit passé en divers climats et en des temps différents sur une même scène, employant souvent une seule personne à représenter divers personnages, et leur suffisant de la déguiser d'habits différents: ce qui, bien loin d'imprimer le sujet dans les sens par ses apparences, ôtoit toute créance à une représentation qui ne contentoit les yeux et les oreilles que par la richesse de ses habits et l'harmonie de ses concerts; au lieu que les lois du théâtre bien observées rangent les événements plus irréguliers sous l'un ou l'autre des deux vraisemblables. Et il y a de quoi s'étonner comment ces premiers auteurs, ayant trouvé de si bons principes chez les Grecs, et de si beaux exemples chez les Romains, ont si peu profité de tous les deux, si ce n'est par le sort commun à toutes les choses humaines, qui étant venues d'une foible origine à leur période, déclinent par une nécessité inséparable de leur condition. Ainsi, les mêmes Grecs et Romains ayant eu par succession de temps d'excellents peintres et statuaires, les siècles suivants les ont vus déchoir jusqu'à la honte, et se relever depuis en ce haut point auquel ils se sont fait estimer de nos aïeuls par leurs ouvrages, qui nous tiennent encore en admiration.
Quoi qu'il en soit, cet excellent emploi du théâtre est à présent venu au comble de sa perfection, et pour parler avec les astrologues, en son apogée: ce qui nous fait espérer qu'il pourra produire le même effet dans les esprits de ce temps qu'il faisoit autrefois en ceux qui ont longtemps donné des lois au reste du monde, qu'il ne récréoit pas seulement, mais les apprivoisoit et rendoit plus traitables.
Il y a déjà quelques années que la France a produit des ouvrages approchant de cette perfection, depuis que les plus grands, au lieu de dédaigner le théâtre, l'ont honoré de leur présence et tiré de cet insupportable mépris dans lequel l'ignorance grossière de quelques censeurs l'avoit jeté; mais il faut que les plus critiques confessent que l'Andromède du sieur Corneille, aujourd'hui reconnu pour l'un des plus excellents auteurs en ce genre de poésie, et ici représentée dans les machines du sieur Torelli, Italien, par la troupe royale, dans la salle du Petit-Bourbon, s'est montrée si puissante à charmer ses spectateurs, qu'il lui est arrivé, ce qu'on n'a pu dire jusques ici que de fort peu de pièces, et possible d'aucune, à savoir, que de plusieurs milliers d'assistants de toutes conditions, personne ne s'en est retourné que très-satisfait, sans en excepter ceux qui l'ont vu représenter dix ou douze fois; car il s'y découvre tous les jours tant de nouvelles grâces qu'elles ne peuvent être goûtées dans le temps de trois heures qu'elle dure, et qui semble toujours trop court.
Non que je me veuille ici constituer juge de cette sorte de poésie, où je confesse m'être le moins exercé; mais comme chacun prend la liberté de dire son sentiment des actions publiques, croyant que l'on peut plus innocemment juger de celle-ci que de beaucoup d'autres, je ne fais point de difficulté d'en dire mon avis et préférer cette scène à toutes celles que j'ai jamais vues, ni entendu louer de ceux qui ont le plus fréquenté le théâtre, confessant néanmoins mon ignorance par la raison de cette admiration qu'Aristote dit en être l'effet.
Voire je soutiens qu'il y a quelque espèce de plaisir à ignorer les mouvements ravissants de ces superbes machines qui animent avec tant de majesté tous les actes de ce théâtre et surprennent les esprits avec tant d'artifice; et s'il est vrai que la première superstition vient d'une automate représentant la personne du roi Belus, ses adorateurs ne pouvant concevoir qu'autre chose qu'un Dieu pût faire mouvoir la tête, les yeux et les autres parties d'une statue dont les ressorts leur étoient cachés, il eût été impossible à tous ceux qui n'auroient point été éclairés de la foi, voyant ces mouvements si extraordinaires dans l'air, de se garantir d'idolâtrie.
Et pour ce que tous, mais principalement les étrangers[ [483], ne peuvent avoir autre part en ce merveilleux divertissement que celle que leur en donnera son récit, voici ce que j'en ai retenu y ayant assisté il y a trois jours, mais qui ne peut entrer en comparaison de ce que vous en apprendroit la vue, laquelle, en ce sujet comme en tous les autres, représente plus d'objets en un instant et beaucoup plus parfaitement que tous les discours et les livres mêmes qu'on en sauroit faire.