Vel qui prætextas, vel qui docuere togatas[ [692];
Nec minimum meruere decus, vestigia Græca
Ausi deserere[ [693]....
Ainsi j'ai du moins des exemples d'avoir entrepris une chose qui n'en a point. Je vous avouerai toutefois qu'après l'avoir faite je me suis trouvé fort embarrassé à lui choisir un nom. Je n'ai jamais pu me résoudre à celui de tragédie, n'y voyant que les personnages qui en fussent dignes. Cela eût suffi au bonhomme Plaute, qui n'y cherchoit point d'autre finesse: par ce qu'il y a des dieux et des rois dans son Amphitryon, il veut que c'en soit une, et parce qu'il y a des valets qui bouffonnent, il veut que ce soit aussi une comédie, et lui donne l'un et l'autre nom, par un composé qu'il forme exprès, de peur de ne lui donner pas tout ce qu'il croit lui appartenir[ [694]. Mais c'est trop déférer aux personnages, et considérer trop peu l'action. Aristote en use autrement dans la définition qu'il fait de la tragédie[ [695], où il décrit les qualités que doit avoir celle-ci, et les effets qu'elle doit produire, sans parler aucunement de ceux-là; et j'ose m'imaginer que ceux qui ont restreint[ [696] cette sorte de poëme aux personnes illustres n'en ont décidé que sur l'opinion qu'ils ont eue qu'il n'y avoit que la fortune des rois et des princes qui fût capable d'une action telle que ce grand maître de l'art nous prescrit. Cependant quand il examine lui-même les qualités nécessaires au héros de la tragédie, il ne touche point du tout à sa naissance, et ne s'attache qu'aux incidents de sa vie et à ses mœurs[ [697]. Il demande un homme qui ne soit ni tout méchant ni tout bon[ [698]; il le demande persécuté par quelqu'un, de ses plus proches; il demande qu'il tombe en danger de mourir par une main obligée à le conserver[ [699]; et je ne vois point pourquoi cela ne puisse arriver qu'à un prince, et que dans un moindre rang on soit à couvert de ces malheurs. L'histoire dédaigne de les marquer, à moins qu'ils ayent accablé quelqu'une de ces grandes têtes, et c'est sans doute pourquoi jusqu'à présent la tragédie s'y est arrêtée. Elle a besoin de son appui pour les événements qu'elle traite; et comme ils n'ont de l'éclat que parce qu'ils sont hors de la vraisemblance ordinaire, ils ne seroient pas croyables sans son autorité, qui agit avec empire et semble commander de croire ce qu'elle veut persuader. Mais je ne comprends point ce qui lui défend de descendre plus bas, quand il s'y rencontre des actions qui méritent qu'elle prenne soin de les imiter; et je ne puis croire que l'hospitalité violée en la personne des filles de Scédase[ [700], qui n'étoit qu'un paysan de Leuctres, soit moins digne d'elle que l'assassinat d'Agamemnon par sa femme, ou la vengeance de cette mort par Oreste sur sa propre mère: quitte pour chausser le cothurne un peu plus bas:
Et tragicus plerumque dolet sermone pedestri[ [701].
Je dirai plus, Monsieur: la tragédie doit exciter de la pitié et de la crainte[ [702], et cela est de ses parties essentielles, puisqu'il entre dans sa définition[ [703]. Or s'il est vrai que ce dernier sentiment ne s'excite en nous par sa représentation que quand nous voyons souffrir nos semblables[ [704], et que leurs infortunes nous en font appréhender de pareilles, n'est-il pas vrai aussi qu'il y pourroit être excité plus fortement par la vue des malheurs arrivés aux personnes de notre condition, à qui nous ressemblons tout à fait, que par l'image de ceux qui font trébucher de leurs trônes les plus grands monarques, avec qui nous n'avons aucun rapport qu'en tant que nous sommes susceptibles des passions qui les ont jetés dans ce précipice: ce qui ne se rencontre pas toujours? Que si vous trouvez quelque apparence en ce raisonnement, et ne désapprouvez pas qu'on puisse faire une tragédie entre des personnes médiocres, quand leurs infortunes ne sont pas au-dessous de sa dignité, permettez-moi de conclure, a simili, que nous pouvons faire une comédie entre des personnes illustres, quand nous nous en proposons quelque aventure qui ne s'élève point au-dessus de sa portée. Et certes, après avoir lu dans Aristote que la tragédie est une imitation des actions[ [705], et non pas des hommes, je pense avoir quelque droit de dire la même chose de la comédie, et de prendre pour maxime que c'est par la seule considération des actions, sans aucun égard aux personnages, qu'on doit déterminer de quelle espèce est un poëme dramatique. Voilà, Monsieur, bien du discours, dont il n'étoit pas besoin[ [706] pour vous attirer à mon parti, et gagner votre suffrage en faveur du titre que j'ai donné à Don Sanche. Vous savez mieux que moi tout ce que je vous dis; mais comme j'en fais confidence au public, j'ai cru que vous ne vous offenseriez pas que je vous fisse souvenir des choses dont je lui dois quelque lumière. Je continuerai donc, s'il vous plaît, et lui dirai que Don Sanche est une véritable comédie, quoique tous les acteurs y soient ou rois ou grands d'Espagne, puisqu'on n'y voit naître aucun péril par qui nous puissions être portés à la pitié ou à la crainte. Notre aventurier Carlos n'y court aucune risque[ [707]. Deux de ses rivaux sont trop jaloux de leur rang pour se commettre avec lui, et trop généreux pour lui dresser quelque supercherie. Le mépris qu'ils en font, sur l'incertitude de son origine, ne détruit point en eux l'estime de sa valeur, et se change en respect sitôt qu'ils le peuvent soupçonner d'être ce qu'il est véritablement, quoiqu'il ne le sache pas. Le troisième lie la partie avec lui, mais elle est incontinent rompue par la Reine; et quand même elle s'achèveroit par la perte de sa vie, la mort d'un ennemi par un ennemi n'a rien de pitoyable ni de terrible, et par conséquent rien de tragique. Il a de grands déplaisirs, et qui semblent vouloir quelque pitié de nous, lorsqu'il dit lui-même à une de ses maîtresses:
Je plaindrois un amant qui souffriroit mes peines[ [708];
mais nous ne voyons autre chose dans les comédies que des amants qui vont mourir, s'ils ne possèdent ce qu'ils aiment, et de semblables douleurs ne préparant aucun effet tragique, on ne peut dire qu'elles aillent au-dessus de la comédie. Il tombe dans l'unique malheur qu'il appréhende: il est découvert pour fils d'un pêcheur; mais en cet état même, il n'a garde de nous demander notre pitié, puisqu'il s'offense de celle de ses rivaux. Ce n'est point un héros à la mode d'Euripide, qui les habilloit de lambeaux pour mendier les larmes des spectateurs: celui-ci soutient sa disgrâce avec tant de fermeté, qu'il nous imprime plus d'admiration de son grand courage, que de compassion de son infortune. Nous la craignons pour lui avant qu'elle arrive, mais cette crainte n'a sa source que dans l'intérêt que nous prenons d'ordinaire à ce qui touche le premier acteur, et se peut ranger inter communia utriusque dramatis, aussi bien que la reconnoissance qui fait le dénouement de cette pièce. La crainte tragique ne devance pas le malheur du héros, elle le suit; elle n'est pas pour lui, elle est pour nous; et se produisant par une prompte application que la vue de ses malheurs nous fait faire sur nous-mêmes, elle purge en nous les passions que nous en voyons être la cause. Enfin je ne vois rien en ce poëme qui puisse mériter le nom de tragédie, si nous ne voulons nous contenter de la définition qu'en donne Averroès[ [709], qui l'appelle simplement «un art de louer[ [710].» En ce cas, nous ne lui pourrons dénier ce titre sans nous aveugler volontairement, et ne vouloir pas voir que toutes ses parties ne sont qu'une peinture des puissantes impressions que les rares qualités d'un honnête homme font sur toutes sortes d'esprits, qui est une façon de louer assez ingénieuse et hors du commun des panégyriques. Mais j'aurois mauvaise grâce de me prévaloir d'un auteur arabe, que je ne connois que sur la foi d'une traduction latine; et puisque sa paraphrase abrège le texte d'Aristote en cet article, au lieu de l'étendre, je ferai mieux d'en croire ce dernier, qui ne permet point à cet ouvrage de prendre un nom plus relevé que celui de comédie. Ce n'est pas que je n'aye hésité quelque temps sur ce que je n'y voyois rien qui pût émouvoir à rire. Cet agrément a été jusqu'ici[ [711] tellement de la pratique de la comédie, que beaucoup ont cru qu'il étoit aussi de son essence; et je serois encore dans ce scrupule, si je n'en avois été guéri par votre Heinsius, de qui je viens d'apprendre heureusement que movere risum non constituit comœdiam, sed plebis aucupium est, et abusus[ [712]. Après l'autorité d'un si grand homme, je serois coupable de chercher d'autres raisons et de craindre d'être mal fondé à soutenir que la comédie se peut passer du ridicule. J'ajoute à celle-ci l'épithète de héroïque[ [713], pour satisfaire aucunement à la dignité de ses personnages, qui pourroit sembler profanée par la bassesse d'un titre que jamais on n'a appliqué si haut[ [714]. Mais, après tout, Monsieur, ce n'est qu'un interim, jusqu'à ce que vous m'ayez appris comme j'ai dû l'intituler. Je ne vous l'adresse que pour vous l'abandonner entièrement; et si vos Elzéviers se saisissent de ce poëme, comme ils ont fait de quelques-uns des miens qui l'ont précédé[ [715], ils peuvent le faire voir[ [716] à vos provinces sous le titre que vous lui jugerez plus convenable, et nous exécuterons ici l'arrêt que vous en aurez donné. J'attends de vous cette instruction avec impatience, pour m'affermir dans mes premières pensées, ou les rejeter comme de mauvaises tentations: elles flotteront jusque-là; et si vous ne me pouvez accorder[ [717] la gloire d'avoir assez appuyé une nouveauté, vous me laisserez du moins celle d'avoir passablement défendu un paradoxe. Mais quand même vous m'ôterez[ [718] toutes les deux, je m'en consolerai fort aisément, parce que je suis très-assuré que vous ne m'en sauriez ôter une qui m'est beaucoup plus précieuse: c'est celle d'être toute ma vie,
MONSIEUR,
Votre très-humble et
très-obéissant serviteur,
Corneille.
ARGUMENT.
D. Fernand, roi d'Aragon, chassé de ses États par la révolte de D. Garcie d'Ayala, comte de Fuensalida, n'avoit plus sous son obéissance que la ville de Catalaïud et le territoire des environs, lorsque la reine D.[ [719] Léonor, sa femme, accoucha d'un fils, qui fut nommé D. Sanche. Ce déplorable prince, craignant qu'il ne demeurât exposé aux fureurs de ce rebelle, le fit aussitôt enlever par D. Raymond de Moncade, son confident, afin de le faire nourrir secrètement. Ce cavalier, trouvant dans le village de Bubierça la femme d'un pêcheur nouvellement accouchée d'un enfant mort, lui donne celui-ci à nourrir, sans lui dire qui il étoit; mais seulement qu'un jour le roi et la reine d'Aragon le feroient Grand lorsqu'elle leur feroit présenter par lui un petit écrin, qu'en même temps il lui donna. Le mari de cette pauvre femme étoit pour lors à la guerre, si bien que revenant au bout d'un an, il prit aisément cet enfant pour sien, et l'éleva comme s'il en eût été le père. La Reine ne put jamais savoir du Roi où il avoit fait porter son fils: et tout ce qu'elle en tira, après beaucoup de prières, ce fut qu'elle le reconnoîtroit un jour quand on lui présenteroit cet écrin, où il auroit mis[ [720] leurs deux portraits, avec un billet de sa main et quelques autres pièces de remarque; mais voyant qu'elle continuoit toujours à en vouloir savoir davantage, il arrêta sa curiosité tout d'un coup, et lui dit qu'il étoit mort. Il soutint après cela cette malheureuse guerre encore trois ou quatre ans, ayant toujours quelque nouveau désavantage, et mourut enfin de déplaisir et de fatigue, laissant ses affaires désespérées, et la Reine grosse, à qui il conseilla d'abandonner entièrement l'Aragon et se réfugier en Castille: elle exécuta ses ordres, et y accoucha d'une fille nommée D. Elvire, qu'elle y éleva jusques à l'âge de vingt ans. Cependant le jeune prince D. Sanche, qui se croyoit fils d'un pêcheur, dès qu'il en eut atteint seize, se dérobe de ses parents et se jette dans les armées du roi de Castille, qui avoit de grandes guerres contre les Maures[ [721]; et de peur d'être connu pour ce qu'il pensoit être[ [722], il quitte le nom de Sanche qu'on lui avoit laissé, et prend celui de Carlos. Sous ce faux nom, il fait tant de merveilles, qu'il entre en grande considération auprès du roi D. Alphonse, à qui il sauve la vie en un jour de bataille; mais comme ce monarque étoit près de le récompenser, il est surpris de la mort, et ne lui laisse autre chose que les favorables regards de la reine D. Isabelle, sa sœur et son héritière, et de la jeune princesse d'Aragon, D. Elvire, que l'admiration de ses belles actions avoit portées toutes deux jusques à l'aimer[ [723], mais d'un amour étouffé par le souvenir de ce qu'elles devoient à la dignité de leur naissance. Lui-même avoit conçu aussi de la passion pour toutes deux, sans oser prétendre à pas une, se croyant si fort indigne d'elles. Cependant tous les grands de Castille ne voyant point de rois voisins qui pussent épouser leur reine, prétendent à l'envi l'un de l'autre à son mariage, et étant près de former une guerre civile pour ce sujet, les états du royaume la supplient de choisir un mari, pour éviter les malheurs qu'ils en prévoyoient devoir naître. Elle s'en excuse comme ne connoissant pas assez particulièrement le mérite de ses prétendants, et leur commande de choisir[ [724] eux-mêmes les trois qu'ils en jugent les plus dignes, les assurant que s'il se rencontre quelqu'un entre ces trois pour qui elle puisse prendre quelque inclination, elle l'épousera. Ils obéissent, et lui nomment D. Manrique de Lare, D. Lope de Gusman, et D. Alvar de Lune, qui bien que passionné pour la princesse D. Elvire, eût cru faire une lâcheté et offenser sa reine, s'il eût rejeté l'honneur qu'il recevoit de son pays par cette nomination. D'autre côté, les Aragonois, ennuyés de la tyrannie de D. Garcie et de D. Ramire, son fils, les chassent de Saragosse; et les ayant assiégés dans la forteresse de Jaca, envoient des députés à leurs princesses, réfugiées[ [725] en Castille, pour les prier de revenir prendre possession d'un royaume qui leur appartenoit. Depuis leur départ, ces deux tyrans ayant été tués en la prise de Jaca, D. Raymond, qu'ils y tenoient prisonnier depuis six ans, apprend à ces peuples que D. Sanche, leur prince, étoit vivant, et part aussitôt pour le chercher à Bubierça, où il apprend que le pêcheur, qui le croyoit son fils, l'avoit perdu depuis huit ans, et l'étoit allé chercher en Castille, sur quelques nouvelles qu'il en avoit eues par un soldat qui avoit servi sous lui contre les Maures. Il pousse aussitôt de ce côté-là, et joint les députés comme ils étoient près d'arriver. C'est par son arrivée que l'aventurier Carlos est reconnu pour le prince D. Sanche; après quoi la reine D. Isabelle se donne à lui, du consentement même des trois que ses états lui avoient nommés; et D. Alvar en obtient la princesse D. Elvire, qui par cette reconnoissance se trouve être sa sœur.