Cette pièce, publiée seulement en 1524, a été représentée plus de dix ans auparavant dans la grande salle de l'hôtel de ville de Vicence, aux frais du sénat de cette ville. Louis Riccoboni, qui la trouvait parfaite, la remit au théâtre «sans que personne se soit plaint qu'elle sentît l'antiquité[ [741].» L'auteur suit Tite Live d'assez près, en ajoutant à la donnée historique certains développements dont Corneille a presque toujours profité.
Au commencement de l'ouvrage, Sophonisbe entreprend de raconter à Herminie, sa confidente, tous ses malheurs un à un[ [742]; et remontant d'abord résolûment à l'origine même de Carthage, elle rappelle la fondation de la ville, les amours de Didon, les longues guerres contre Rome; puis, arrivant enfin à ce qui la concerne, elle lui parle de son mariage avec Syphax, conclu par l'entremise de Scipion, malgré la promesse que son père avait faite à Massinissa, promesse dont Tite Live ne parle point, mais que le Trissin et, comme nous l'avons dit, Corneille après lui ont empruntée à Appien. Sophonisbe termine son récit en déplorant le combat qui se livre sous les murs de Cirta; elle en redoute l'issue funeste, et un songe qu'elle raconte à Herminie augmente encore ses terreurs; dans l'espoir de s'y soustraire elle rentre pour ordonner un sacrifice, et le chœur, composé de femmes de Cirta (donne Cirtensi), se livre alors à de longues réflexions sur l'inconvénient des grandeurs.
Un homme de la maison de Syphax arrive hors d'haleine, demandant où est la Reine; elle survient, et il lui raconte que Cirta est prise et que Syphax est prisonnier. Bientôt les ennemis envahissent le théâtre, Massinissa est à leur tête; Sophonisbe se jette à ses pieds, lui adresse une supplique imitée de Tite Live, et que Corneille a reproduite à son tour; touché de ses larmes, il finit par lui jurer qu'elle ne tombera pas vivante au pouvoir des Romains. Ils entrent ensemble dans le palais, tandis que le chœur déplore les malheurs passés et souhaite des jours plus heureux. Lélius arrive, demande au chœur où est Massinissa, et au moment où il se prépare à l'aller trouver, il rencontre un messager qui le cherche pour lui apprendre que Massinissa a épousé Sophonisbe, à qui il a persuadé qu'il n'y avait pas d'autre moyen de la garantir de l'esclavage. On aperçoit Massinissa qui revient, et Scipion congédie en toute hâte le messager, afin de faire croire à Massinissa qu'il ignore encore tout. Ici a lieu entre Lélius et Massinissa une contestation fort vive, que Tite Live n'a pas indiquée, et dont Corneille a tiré la scène III de son quatrième acte. Nous avons donné en note au bas des pages quelques-uns des vers italiens qu'il a imités; nous nous contentons ici d'y renvoyer[ [743]. Caton, dont il n'est question ni dans l'histoire à propos de Sophonisbe, ni dans la tragédie de Corneille, survient, et conseille de s'en rapporter à la décision de Scipion. Lélius et Massinissa y consentent, et se retirent; le chœur fait des vœux pour la fille d'Asdrubal.
Scipion entre, suivi des chefs de l'armée et des prisonniers, parmi lesquels se trouve Syphax; ici vient un discours imité de Tite Live, où ce roi attribue tous ses malheurs à Sophonisbe, et se console en pensant qu'elle causera aussi la perte de Massinissa. Dans la pièce de Corneille, où Scipion ne paraît point, cette scène se passe entre Lélius et Syphax. Après le départ de Syphax, Caton instruit Scipion du mariage de Massinissa, des reproches que lui a faits Lélius, et du parti qu'ils ont pris de s'en rapporter à sa décision.
Massinissa entre; Scipion vante son courage, les services qu'il a rendus à la République; puis il fait retirer tout le monde, lui reproche de se laisser entraîner à la volupté, plus dangereuse que les ennemis armés, lui déclare que Sophonisbe doit être envoyée à Rome, et l'adjure de ne point souiller sa gloire par une désobéissance coupable. Massinissa cède enfin aux remontrances de Scipion. Il demande seulement le temps de réfléchir à la manière dont il pourra tenir la parole qu'il a donnée à son épouse, de ne la point livrer aux Romains tant qu'elle serait en vie; à peine a-t-il quitté le théâtre que le chœur invoque l'amour en faveur de Sophonisbe. Après une scène de remplissage entre le chœur et un serviteur de Sophonisbe, qui ne sait rien de ce qui vient de se passer, une des femmes de la Reine sort, et annonce au chœur que Massinissa lui a envoyé une coupe de poison; le discours de l'envoyé de Massinissa et la réponse de Sophonisbe qu'elle rapporte sont une traduction élégante, mais fort littérale, des deux petits discours de Tite Live. Ce que le Trissin ajoute d'assez touchant, c'est que Sophonisbe, avant de boire le poison, achève avec tranquillité une offrande à Junon qu'elle avait commencée, pour prier la déesse de bénir sa nouvelle union, et qu'elle termine en la priant pour l'enfant, à peine âgé de deux ans, qu'elle avait eu de Syphax. La fin est des plus froides. Sophonisbe arrive accompagnée de son fils, qu'elle recommande à Herminie; bientôt elle expire, et on l'emporte. Massinissa survient; il a réfléchi un peu tardivement qu'il pourrait envoyer de nuit Sophonisbe à Carthage à l'insu de Scipion; la trouvant morte, il fait ses offres de services à Herminie, qui demande à être reconduite dans sa patrie; ensuite il donne ses ordres pour les funérailles de la Reine, et le chœur termine la pièce par quelques réflexions sur l'inconstance des choses humaines.
2o La Sophonisbe de Mellin de Saint-Gelais, représentée devant Henri II, à Blois, en 1559.
Il suffira de transcrire le titre de cette pièce, qui a été publiée par Gilles Corrozet, comme le prouve l'avis Au lecteur qu'il a placé à la page ii II:
SOPHONISBA.
Tragedie tres excellente, tant pour l'argument que pour le poly langage et graues sentences dont elle est ornée: représentée et prononcée deuant le Roy en sa ville de Bloys. A Paris.... M. Vc LIX.
A la fin de Sophonisba: «Sois aduerti, lecteur, qu'en imprimant la presente Tragedie, nous auons esté faictz certains que feu Mellin de Sainct Gellais en a esté le principal Auteur, duquel n'est besoin escrire les louanges. Au reste, que toute la Tragedie est en prose, excepté le chorus ou assemblée de dames, qui parle en vers de plusieurs genres[ [744].