Il dut, pour plus d'un motif, se présenter à la pensée de Molière, chargé par le Roi de faire jouer pour le carnaval de 1671 une pièce à grand spectacle. D'abord, en 1656, Benserade avait fait un ballet de Psyché, qui avait été dansé par Louis XIV. Ensuite, si l'on en croit M. de Soleirol[ [293], il semble résulter de l'examen d'une suite de quarante et un dessins de costumes, que la troupe de notre grand comique avait déjà joué à Rouen, en 1658, une Psyché: toutefois on manque absolument de renseignements à cet égard, et la Psyché de Rouen pourrait bien n'être qu'un simple divertissement, imité du ballet de Benserade. Enfin en 1669, deux ans avant la représentation de la pièce qui nous occupe, la Fontaine s'était plu à imiter le récit d'Apulée et à l'accommoder, avec un art infini, au goût et aux sentiments modernes. Suivant une opinion qui ne manque pas de vraisemblance, Molière est, sous le nom de Gélaste, l'un des quatre amis, de caractère si différent, que nous présente la Fontaine au commencement de son ouvrage. Il était donc naturel qu'il fût préoccupé de ce sujet, et peut-être s'arrêta-t-il plus volontiers encore à l'idée de le mettre à la scène, s'il est vrai qu'on lui avait recommandé d'utiliser une décoration des enfers. Cette décoration, conservée avec grand soin au Garde-Meuble[ [294], trouvait naturellement sa place dans Psyché; mais il faudrait se garder d'accorder trop de confiance à cette petite tradition. Quoi qu'il en soit, il ne suffisait point d'avoir trouvé cet heureux canevas, il fallait le remplir, et, malgré sa diligence habituelle, Molière craignait de ne pas être en mesure de faire représenter cet ouvrage au carnaval; il implora donc le secours de Corneille, qui lui prêta son aide pendant une quinzaine de jours[ [295], et se mit à écrire de verve la plus grande partie de la pièce: ce fut lui qui fournit, entre autres scènes, la charmante déclaration de Psyché[ [296], si délicate, si passionnée, et par laquelle les doucereux, comme les appelait notre illustre poëte tragique, durent assurément se laisser gagner.

Cette pièce fut représentée dans une salle nouvelle que Louis XIV avait fait construire tout exprès pour les divertissements de ce genre. Dans son Idée des spectacles anciens et nouveaux[ [297], l'abbé de Pure décrit ainsi «le grand et superbe salon que le Roi conçut et fit faire fixe et permanent pour les divers spectacles, et pour les délassements de son esprit et le divertissement de ses peuples:»

«Ce grand prince, qui se connoît parfaitement à tout, et qui a de grandes pensées jusque dans les plus petites choses, en donna l'ordre et le soin au sieur Gaspard Vigarani. Le lieu fut malaisé à choisir; et feu Monsieur le Cardinal, en partant de Paris pour aller travailler à la paix sur la frontière, avoit prétendu faire un théâtre de bois dans la place qui est derrière son palais. L'espace étoit à la vérité assez grand, mais le sieur Vigarani ne le trouva ni assez propre, ni assez commode, soit pour la durée, soit pour la majesté, soit pour le mouvement des grandes machines qu'il avoit projetées. Comme il étoit aussi judicieux qu'inventif, il proposa de bâtir une salle grande et spacieuse dans les alignements du dessein du Louvre, dont les dehors symétriques avec le reste de la façade l'affranchiroient de toute ruine et de tous changements. Le Roi agréa fort cette proposition, et les ordres furent donnés à M. Ratabon[ [298] de hâter l'ouvrage, et au sieur Vigarani de préparer ses machines. En voici les dimensions et le devis, tant du dedans que du dehors, qui m'a été donné par le sieur Charles Vigarani, fils de Gaspard.... Le corps de la salle est partagé en deux parties inégales. La première comprend le théâtre et ses accompagnements; la seconde contient le parterre, les corridors et loges qui font face au théâtre, et qui occupent le reste du salon de trois côtés, l'un qui regarde la cour, l'autre le jardin, et le troisième le corps du palais des Tuileries. La première partie, ou le théâtre, qui s'ouvre par une façade également riche et artiste, depuis son ouverture jusqu'à la muraille qui est du côté du pavillon, vers les vieilles écuries, a de profondeur vingt-deux toises. Son ouverture est de trente-deux pieds sur la largeur ou entre les corridors et châssis qui règnent des deux côtés. La hauteur ou celle des châssis est de vingt-quatre pieds jusques aux nuages. Par-dessus les nuages jusqu'au tirant du comble, pour la retraite ou pour le mouvement des machines, il y a trente-sept pieds. Sous le plancher ou parquet du théâtre, pour les enfers ou pour les changements des mers, il y a quinze pieds de profond.... La seconde partie, ou celle du parterre, qui est du côté de l'appartement des Tuileries, a de largeur entre les deux murs soixante-trois pieds, entre les corridors quarante-neuf. Sa profondeur, depuis le théâtre jusqu'au susdit appartement, est de quatre-vingt-treize pieds; chaque corridor est de six pieds; et la hauteur du parterre jusqu'au plafond est de quarante-neuf pieds. Ce plafond a deux beautés aussi riches que surprenantes, par sa dorure et par sa dureté. Celle-ci est toutefois la plus considérable, quoique la matière en soit commune et de peu de prix, car ce n'est que du carton, mais composé et pétri d'une manière si particulière, qu'il est rendu aussi dur que la pierre et que les plus solides matières. Le reste de la hauteur jusqu'au comble, où sont les rouages et les mouvements, est de soixante-deux pieds. Il y a encore une manière aussi nouvelle que hardie d'enter une poutre l'une dans l'autre et de confier aux deux, sur quelque longueur que ce soit, toute sorte de pesanteur et de machine. Il en a rendu raison à divers physiciens, et a sauvé par cette invention et les dépenses d'avoir des poutres assez grandes ou assez fortes pour de tels bâtiments, et le péril de les voir s'affaisser et même rompre après fort peu de durée.»

En tête du programme in-4o de la pièce, intitulé: «Psiché, tragi-comédie et ballet dansé devant Sa Majesté au mois de Ianvier 1671,» et publié à Paris par Robert Ballard dans le courant de la même année, se trouve une autre description de la sale, beaucoup moins technique, et que nous croyons devoir reproduire parce qu'elle éclaircit et complète la précédente; elle est d'ailleurs beaucoup plus courte:

«Le lieu destiné pour la représentation, et pour les spectateurs de cet assemblage de tant de magnifiques divertissements, est une salle faite exprès pour les plus grandes fêtes, et qui seule peut passer pour un très-superbe spectacle. Sa longueur est de quarante toises; elle est partagée en deux parties: l'une est pour le théâtre, et l'autre pour l'assemblée. Cette dernière partie est celle que l'on voit la première; elle a des beautés qui amusent agréablement les regards jusques au moment où la scène doit s'ouvrir. La face du théâtre, ainsi que les deux retours, est un grand ordre corinthien, qui comprend toute la hauteur de l'édifice. On entre dans le parterre par deux portes différentes, à droit et à gauche; ces entrées ont des deux côtés des colonnes sur des piédestaux, et des pilastres carrés élevés à la hauteur du théâtre. On monte ensuite sur un haut dais réservé pour les places des personnes royales et de ce qu'il y a de plus considérable à la cour. Cet espace est bordé d'une balustrade par devant, et de degrés en amphithéâtre tout à l'entour; des colonnes, posées sur le haut de ces degrés, soutiennent des galeries, sous lesquelles, entre les colonnes, on a placé des balcons, qui sont ornés, ainsi que le plafond, et tout ce qui paroît dans la salle, de ce que l'architecture, la sculpture, la peinture et la dorure ont de plus beau, de plus riche, et de plus éclatant.»

Ajoutons que l'éclairage était des plus brillants: «Trente lustres qui éclairent la salle de l'assemblée, lit-on en tête du prologue dans le même programme, se haussent pour laisser la vue du spectacle libre dans le moment que la toile qui ferme le théâtre se lève.»

Cette belle salle ne servit que pour cet ouvrage: après les représentations de Psyché, «elle fut abandonnée, jusqu'en 1716 qu'on la raccommoda pour les ballets qui y furent exécutés[ [299]

La première représentation de Psyché eut lieu, suivant toute apparence, le 16 janvier. Il est vrai que la Gazette donne la date du 17; mais, comme en terminant son article le journaliste annonce que ce divertissement fut continué le 17, on doit penser qu'il y a une faute d'impression dans la première phrase. Voici, du reste, le texte exact de ce compte rendu, dans lequel nous supprimons seulement une analyse très-peu intéressante de l'ouvrage:

«Le 17 de ce mois, Leurs Majestés, avec lesquelles étoient Monseigneur le Dauphin, Monsieur, Mademoiselle d'Orléans, et tous les seigneurs et dames de la cour, prirent pour la première fois, dans la salle des machines, au palais des Tuileries, le divertissement d'un grand ballet dansé dans les entr'actes de la comédie de Psyché.... Ce pompeux divertissement.... fut continué le 17, en présence du nonce du pape, de l'ambassadeur de Venise, et de quelques autres ministres, qui en admirèrent la magnificence et la galanterie, avouant, avec grand nombre d'autres étrangers, qu'il n'y a que la cour de France et son incomparable monarque qui puissent produire de si charmants et si éclatants spectacles[ [300]

La Gazette du 31 janvier nous apprend que la cour, qui s'était établie pendant quelques jours à Vincennes[ [301], s'empressa, aussitôt revenue, d'aller admirer de nouveau le spectacle qui l'avait charmée: