Pour fin, en France il fait bon faire l'amour. Je m'en rapporte à nos authentiques docteurs d'amour, et mesme à nos courtisans, qui sçauront mieux sophistiquer là-dessus que moi: et, pour en parler bien au vray, putains par-tout, et cocus par-tout, ainsi que je le puis bien tester, pour avoir veu toutes ces régions que j'ay nommées, et autres; et la chasteté n'habite pas en une région plus qu'en l'autre.
Si feray-je encore cette question, et puis plus, qui possible n'a point esté recherchée de tout le monde, ny possible songée: à sçavoir mon, si deux dames amoureuses l'une de l'autre, comme il s'est veu et se voit souvent aujourd'huy, couchées ensemble, et faisant ce qu'on dit, donna con donna, en imitant la docte Sapho lesbienne, peuvent commettre adultere, et entre elles faire leurs maris cocus. Certainement, si l'on veut croire Martial en son Ier livre, épigram. CXIX, elles commettent adultere; où il introduit et parle à une femme nommée Bassa, tribade, luy faisant fort la guerre de ce qu'on ne voyoit jamais entrer d'hommes chez elle, de sorte qu'on la tenoit pour une seconde Lucrèce: mais elle vint à estre descouverte, en ce que l'on y voyoit aborder ordinairement force belles femmes et filles; et fut trouvé qu'elle-mesme leur servoit et contrefaisoit d'homme et d'adultere, et se conjoignoit avec elles, et use de ces mots: geminos committere cunnos. Et puis s'escriant, il dit et donne à songer et deviner cette énigme par ce vers latin:
Hic ubi vir non est, ut sit adulterium[50].
Voilà un grand cas, dit-il, que, là où il n'y a point d'homme, il y ait de l'adultere.
J'ai cogneu une courtisanne à Rome, vieille et rusée s'il en fust oncques, qui s'appeloit Isabelle de Lune, Espagnolle, laquelle prit en telle amitié une courtisanne qui s'appeloit la Pandore, l'une des belles pour lors de tout Rome, laquelle vint à estre mariée avec un sommeiller de M. le cardinal d'Armaignac, sans pourtant se distraire de son premier mestier: mais cette Isabelle l'entretenoit, et couchoit ordinairement avec elle; et, comme desbordée et désordonnée en paroles qu'elle estoit, je luy ay souvent ouy dire qu'elle la rendoit plus putain, et lui faisoit faire des cornes à son mary plus que tous les ruffiants que jamais elle avoit eus. Je ne sçay comment elle entendoit cela, si ce n'est qu'elle se fondast sur cette épigramme de Martial.
On dit que Sapho de Lesbos a esté une fort bonne maistresse en ce mestier, voire, dit-on, qu'elle l'a inventé, et que depuis les dames lesbiennes l'ont imitée en cela et continué jusques aujourd'huy, ainsi que dit Lucian, que telles femmes sont les femmes de Lesbos, qui ne veulent pas souffrir les hommes, mais s'approchent des autres femmes, ainsi que les hommes mesmes; et telles femmes qui aiment cet exercice ne veulent souffrir les hommes, mais s'adonnent à d'autres femmes, ainsi que les hommes mesmes, s'appellent tribades, mot grec dérivé, ainsi que j'ai appris des Grecs, de τρἱβω, τρἱβειν, qui est autant à dire que fricare, frayer, ou friquer, ou s'entrefrotter; et tribades se disent fricatrices, en françois fricatrices, ou qui font la friquarelle en mestier de donne con donne, comme l'on l'a trouvé ainsi aujourd'huy.
Juvenal parle aussi de ces femmes quand il dit: frictum Grissantis adorat, parlant d'une pareille tribade qui adoroit et aimoit la fricarelle d'une Grissante.
Le bon compagnon Lucian en fait un chapitre, et dit ainsi que les femmes viennent mutuellement à conjoindre comme les hommes, conjoignants des instruments lascifs, obscurs et monstrueux, faits d'une forme stérile, et ce nom, qui rarement s'entend dire de ces fricarelles, vacque librement partout, et qu'il faille que le sexe féminin soit Filenes, qui faisoit l'action de certaines amours hommasses. Toutesfois il adjouste qu'il est bien meilleur qu'une femme soit adonnée à une libidineuse affection de faire le masle, que n'est à l'homme de s'efféminer; tant il se monstre peu courageux et noble. La femme donc, selon cela, qui contrefait ainsi l'homme, peut avoir réputation d'estre plus valeureuse et courageuse qu'une autre, ainsi que j'en ay cogneu aucunes, tant pour leurs corps que pour l'ame.
En un autre endroit, Lucian introduit deux dames devisantes de cet amour; et une demande à l'autre si une telle avoit esté amoureuse d'elle, et si elle avoit couché avec elle, et ce qu'elle luy avoit fait. L'autre luy respondit librement. «Premièrement, elle me baisa ainsi que font les hommes, non pas seulement en joignant les levres, mais en ouvrant aussi la bouche, cela s'entend en pigeonne, la langue en bouche; et encore qu'elle n'eust point le membre viril, et qu'elle fust semblable à nous autres, si est-ce qu'elle disoit avoir le cœur, l'affection et tout le reste viril; et puis je l'embrassay comme un homme, et elle me le faisoit, me baisoit et allentoit[51] (je n'entends point bien ce mot), et me sembloit qu'elle y prit plaisir outre mesure, et cohabita d'une certaine façon beaucoup plus agréable que d'un homme.» Voilà ce qu'en dit Lucian.
Or, à ce que j'ay ouy dire, il y a en plusieurs endroits et régions force telles dames lesbiennes, en France, en Italie et en Espagne, Turquie, Grèce et autres lieux; et où les femmes sont recluses et n'ont leur entière liberté, cet exercice s'y continue fort; car telles femmes bruslantes dans le corps, il faut bien, disent-elles, qu'elles s'aydent de ce remède, pour se rafraischir un peu ou du tout qu'elles bruslent. Les Turques vont aux bains plus pour cette paillardise que pour autre chose, et s'y adonnent fort: mesme les courtisannes qui ont les hommes à commandement et à toute heure, encore usent-elles de ces friquarelles, s'entre-cherchent et s'entr'aiment les unes les autres, comme je l'ay ouy dire à aucunes en Italie et en Espagne. En nostre France, telles femmes sont assez communes; et si dit-on pourtant qu'il n'y a pas long-temps qu'elles s'en sont meslées, mesme que la façon en a esté portée d'Italie par une dame de qualité que je ne nommeray point.