Discours sur ce que les belles et honnestes dames ayment les vaillants hommes, et les braves hommes ayment les dames courageuses.

VIES
DES
DAMES GALANTES.

DISCOURS PREMIER.

Sur les dames qui font l'amour et leurs maris cocus[2].

D'autant que ce sont les dames qui ont fait la fondation du cocuage, et que ce sont elles qui font les hommes cocus, j'ay voulu mettre ce discours parmi ce livre des Dames, encore que je parleray autant des hommes que des femmes. Je sçay bien que j'entreprends une grande œuvre, et que je n'aurois jamais fait si j'en voulois monstrer la fin, car tout le papier de la chambre des comptes de Paris n'en sçauroit comprendre par escrit la moitié de leurs histoires, tant des femmes que des hommes; mais pourtant j'en escriray ce que je pourray, et quand je n'en pourray plus, je quitteray ma plume au diable, ou à quelque bon compagnon qui la reprendra; m'excusant si je n'observe en ce discours ordre ny demy, car de telles gens et de telles femmes le nombre en est si grand, si confus et si divers, que je ne sçache si bon sergent de bataille qui le puisse bien mettre en rang et ordonnance.

Suivant donc ma fantaisie, j'en diray comme il me plaira, en ce mois d'avril qui en rameine la saison et venaison des cocus: je dis des branchiers, car d'autres il s'en fait et s'en voit assez tous les mois et saisons de l'an. Or de ce genre de cocus, il y en a force de diverses espèces; mais de toutes la pire est, et que les dames craignent et doivent craindre autant, ce sont ces fols, dangereux, bizarres, mauvais, malicieux, cruels, sanglants et ombrageux, qui frappent, tourmentent, tuent, les uns pour le vray, les autres pour le faux, tant le moindre soupçon du monde les rend enragés; et de tels la conversation est fort à fuir, et pour leurs femmes et pour leurs serviteurs. Toutefois j'ay cogneu des dames et de leurs serviteurs qui ne s'en sont point soucié; car ils estoient aussi mauvais que les autres, et les dames estoient courageuses, tellement que si le courage venoit à manquer à leurs serviteurs, le leur remettoient; d'autant que tant plus toute entreprise est périlleuse et scabreuse, d'autant plus se doit-elle faire et exécuter de grande générosité. D'autres telles dames ay-je cogneu qui n'avoient nul cœur ny ambition pour attenter choses hautes, et ne s'amusoient du tout qu'à leurs choses basses: aussi dit-on lasche de cœur comme une putain.

—J'ay cogneu une honneste dame, et non des moindres, laquelle, en une bonne occasion qui s'offrit pour recueillir la joüissance de son amy, et luy remonstrant à elle l'inconvénient qui en adviendroit si le mary qui n'estoit pas loin les surprenoit, n'en fit plus de cas, et le quitta là, ne l'estimant hardy amant, ou bien pour ce qu'il la dédit au besoin: d'autant qu'il n'y a rien que la dame amoureuse, lors que l'ardeur et la fantaisie de venir-là luy prend, et que son amy ne la peut ou veut contenter tout à coup pour quelques divers empeschements, haïsse plus et s'en dépite. Il faut bien loüer cette dame de sa hardiesse, et d'autres aussi ses pareilles, qui ne craignent rien pour contenter leurs amours, bien qu'elles y courent plus de fortune et dangers que ne fait un soldat ou un marinier aux plus hasardeux périls de la guerre ou de la mer.

—Une dame espagnole, conduite une fois par un gallant cavallier dans le logis du Roy, venant à passer par un certain recoing caché et sombre, le cavallier, se mettant sur son respect et discrétion espagnole, luy dit: Senora, buen lugar, si no fuera vuessa merced. La dame luy respondit seulement: Si buen lugar, si no fuera vuessa merced; c'est-à-dire: «Voici un beau lieu, si c'estoit une autre que vous.—Oüy vraiment, si c'estoit aussi un autre que vous.» Par-là l'argüant et incolpant de coüardise, pour n'avoir pas pris d'elle en si bon lieu ce qu'il vouloit et elle désiroit; ce qu'eust fait un autre plus hardy; et, pour ce, oncques plus ne l'ayma et le quitta.

—J'ay ouy parler d'une fort belle et honneste dame, qui donna assignation à son amy de coucher avec elle, par tel si qu'il ne la toucheroit nullement et ne viendroit aux prises; ce que l'autre accomplit, demeurant toute la nuict en grand'stase, tentation et continence, dont elle lui en sceut si bon gré, que quelque temps après luy en donna joüissance, disant pour ses raisons qu'elle avoit voulu esprouver son amour en accomplissant ce qu'elle luy avoit commandé: et, pour ce, l'en ayma puis après davantage, et qu'il pourroit faire toute autre chose une autre fois d'aussi grande adventure que celle-là, qui est des plus grandes. Aucuns pourront loüer cette discretion ou lascheté, autres non: je m'en rapporte aux humeurs et discours que peuvent tenir ceux de l'un et de l'autre party en cecy.

—J'ay cogneu une dame assez grande qui, ayant donné une assignation à son amy de venir coucher avec elle une nuict, il y vint tout appresté, en chemise, pour faire son devoir; mais, d'autant que c'estoit en hyver, il eut si grand froid en allant, qu'estant couché il ne put rien faire, et ne songea qu'à se réchauffer: dont la dame l'en haït et n'en fit plus de cas.