—Moy estant en Espagne, j'ouys conter qu'Antonio Roque, l'un des plus braves, vaillants, fins, cauts, habiles, fameux, et des plus courtois bandoulliers avec cela qui fut jamais en Espagne (ce tient-on), ayant eu envie de se faire prestre dès sa première profession, le jour venu qu'il lui falloit chanter sa premiere messe, ainsi qu'il sortoit du revestiaire et qu'il s'en alloit avec grande cérémonie au grand autel de sa paroisse, bien revestu et accommodé à faire son office, le calice à la main, il ouyt sa mere qui lui dit ainsi qu'il passoit: Ah! vellaco, vellaco, mejor seria de vengar la muerte de tu padre, que de cantar missa: «Ah! malheureux et meschant que tu es! il vaudroit mieux de venger la mort de ton pere que de chanter messe.» Cette voix lui toucha si bien au cœur, qu'il retourne froidement du my-chemin, et s'en va au revestitoire: là se dévestit, faisant acroire que le cœur lui avoit fait mal et que ce seroit pour une autre fois: et s'en va aux montagnes parmy les bandoulliers, s'y fist si fort estimer et renommer, qu'il en fut esleu chef, fait force maux et voleries, venge la mort de son pere, qu'on disoit avoir esté tué d'un autre; d'autres qu'il avoit esté exécuté par justice. Ce conte me fit un bandoullier mesme, qui avoit esté sous sa charge autrefois, et me le loüa jusques au tiers ciel, si que l'empereur Charles ne lui put jamais faire mal. Pour retourner encore à madame de Nemours, le roy ne la retint guieres en prison, et M. Descars en fut cause en partie; car il la fit sortir pour l'envoyer à Paris vers MM. du Mayne et de Nemours, et autres princes ligués, et leur porter à tous paroles de paix et oubliance de tout le passé; et qui estoit mort, et amys comme devant. De fait le Roy tira serment d'elle qu'elle feroit cette ambassade. Estant donc arrivée, au premier abord ce ne furent que pleurs, lamentations et regrets de leur perte; et puis fit le rapport de sa charge. M. du Maine lui fit la responce en luy demandant si elle luy conseilloit cela. Elle luy respondit seulement: «Mon fils, je ne suis pas venuë ici pour vous conseiller, si-non pour vous dire ce qu'on m'a dit et chargé. C'est à vous à songer si vous avez sujet et si le devez faire ce que je vous dis. Vostre cœur et vostre conscience vous en doivent donner bon conseil. Quant à moy, je me descharge de ce que j'ay promis.» Mais, sous main, elle en sceut très-bien attiser le feu, qui a duré longtemps. Il y a eu plusieurs personnes qui se sont fort estonnez comment le Roy, qui estoit si sage et des habiles de son royaume, s'aidoit de cette dame pour un tel ministere, l'ayant offensée, qu'elle n'eust eu cœur ny sentiment, si elle s'y fust employée le moins du monde: aussi se mocqua-t-elle bien de luy. On disoit que c'étoit le beau conseil du maréchal de Rhetz, qui en donna un pareil au roy Charles, pour envoyer M. de La Nouë dans La Rochelle à persuader les habitants à la paix et à leur obéyssance et devoir; jusque-là que, pour entrer en créance avec eux, il luy permit de faire de l'eschauffé et de l'animé pour eux et pour son party, à faire la guerre à outrance, et leur bailler advis et conseil contre le Roy; mais pourtant sous condition que, quand il seroit commandé et sommé par le Roy ou Monsieur, son lieutenant-général, de sortir, qu'il le feroit. Il fit et l'un et l'autre, et la guerre, et sortit; mais cependant il asseura si bien ses gens et les aguerrit, et leur fit de si bonnes leçons et les anima tellement, qu'ils nous firent ce coup la barbe. Force gens trouvoient qu'il n'y avoit là nulle finesse: j'ay veu tout cela, j'espère en faire tout le discours ailleurs. Mais ce mareschal valut cela à son roy et à la France: lequel mareschal tenoit-on mieux pour charlatan et cajoleur, que pour un bon conseiller et mareschal de France. Je diray encor ce petit mot de ma susdite dame de Nemours. J'ay ouy dire qu'ainsi qu'on bastissoit la Ligue, et qu'elle voyoit les cahiers et les listes des villes qui adhéroient, et n'y voyant point encore Paris, elle disoit toujours à M. son fils: «Mon fils, cela n'est rien, il faut encore Paris, et si vous ne l'avez, vous n'avez rien fait; pourquoy ayez Paris.» Et rien que Paris ne luy sonnoit à la bouche, si bien que les Barricades par après s'en ensuivirent. Voilà comme un cœur généreux tend toujours au plus haut: ce qui me fait souvenir d'un petit conte que j'ay lu dans un roman espagnol, qui s'intitule La conquista di Navarra. Ce royaume ayant esté pris et usurpé sur le roy Jean par le roy d'Aragon, le roy Loüis douziesme y envoya une armée, sous M. de La Palice, pour le reconquérir. Le Roy manda à la reyne donne Catherine, de par M. de La Palice, qui lui en porta la nouvelle, qu'elle s'en vinst à la Cour de France et y demeurer avec la reyne Anne sa femme, cependant que le roy son mary avec M. de La Palice attenteroient de recouvrer le royaume. La Reyne lui respondit généreusement: «Et comment, monsieur! je pensois que le roy vostre maistre vous eust ici envoyé pour m'amener avec vous en mon royaume et me remettre dans Pampelonne, et moy vous y accompagner, ainsi que je m'y estois résolue et préparée; et à cette heure vous me conviez de m'aller tenir à la Cour de France? Voilà un mauvais espoir et sinistre augure pour moi! je vois bien que je n'y entreray jamais plus.» Et ainsi qu'elle le présagea, ainsi il arriva.
Il fut dit et commandé à madame la duchesse de Valentinois, sur l'approchement de la mort du roy Henry et le peu d'espoir de sa santé, de se retirer en son hostel de Paris et n'entrer plus en sa chambre, autant pour ne le perturber en ses cogitations à Dieu, que pour inimitié qu'aucuns lui portoient. Estant doncques retirée on luy envoya demander quelques bagues et joyaux qui appartenoient à la couronne, et les eust à rendre. Elle demanda soudain à M. l'harangueur: «Comment! le Roy est-il mort?—Non, madame, respondit l'autre, mais il ne peut guieres tarder.—Tant qu'il luy restera un doigt de vie donc, dit-elle, je veux que mes ennemys sachent que je ne les crains point, et que je ne leur obéyrai tant qu'il sera vivant. Je suis encore invincible de courage, mais lorsqu'il sera mort je ne veux plus vivre après luy; et toutes les amertumes qu'on me sauroit donner ne me seront que douceurs au prix de ma perte: et par ainsi, mon roy vif ou mort, je ne crains pas mes ennemis.» Cette dame monstra-là une grande générosité de cœur. Mais elle ne mourut pas, ce dira quelqu'un, comme elle avoit dit. Elle ne laissa pourtant à sentir plusieurs approches de la mort; et aussi que plustost que mourir, elle fit mieux de vouloir vivre, pour monstrer à ses ennemys qu'elle ne les craignoit point, et que, les ayant veus d'autresfois bransler et s'humilier sous elle, m en vouloit faire de mesme en leur endroit, et leur monstrer si bien teste et visage qu'ils n'osèrent jamais luy faire desplaisir, mais bien mieux, dans deux ans ils la recherchèrent plus que jamais et rentrèrent en amitié, comme je vis: ainsi qu'est la coutume des grands et grandes, qui ont peu de tenue en leurs amitiés, et s'accordent aisément en leurs différends comme larrons en foire, et s'aiment et se hayssent de mesme: ce que nous autres petits ne faisons; car, ou il se faut battre, venger et mourir, ou en sortir par des accords bien pointillez, bien tamisez et bien solemnisez; et si nous en trouvons mieux. Il faut certes admirer cette dame de ce trait, comme coustumièrement ces grandes qui traitent les affaires d'Estat, font tousjours quelque chose de plus que l'ordinaire des autres. Voilà pourquoy le feu roy Henry troisiesme dernier et la reyne sa mère n'aimoient nullement les dames de leur Cour qui missent tant leur esprit et leur nez sur les affaires d'Estat, ny s'en meslassent tant d'en parler, ny de ce qui touchoit de près en fait du royaume; comme (disoient Leurs Majestez) si elles y avoient grande part et qu'elles en dusset être héritières, ou du tout pour mieux qu'elles y rapportassent la sueur de leur corps ou y menassent les mains, comme les hommes, à le maintenir: mais elles, se donnans du bon temps, causans sous la cheminée, bien aises en leurs chaises, ou sur leurs oreillers ou sur leurs couchettes, devisoient bien à leur aise du monde et de l'Estat de la France, comme si elles faisoient tout. Sur quoy repartit une fois une dame de par le monde, que je ne nommeray point, qui, se meslant d'en dire sa ratelée aux premiers estats à Blois, Leurs Majestez luy en firent faire la petite réprimande, et qu'elle se meslast des affaires de sa maison et à prier Dieu. Elle, qui estoit un peu trop libre en paroles, respondit: «Du temps que les roys, princes et grands seigneurs se croisoient pour aller outre mer et faire de si beaux exploits en la Terre Sainte, certainement il n'estoit permis à nous autres femmes que de prier, orer, faire vœux et jeusnes, afin que Dieu leur donnast bon voyage et bon retour; mais depuis que nous les voyons aujourd'huy ne faire pas plus que nous, il nous est permis de parler de tout: car, prier Dieu pour eux, à cause de quoy, puisqu'ils ne font pas mieux que nous?» Cette parole, certes, fut par trop audacieuse, aussi luy cuida-t-elle couster bon, et eust une grande peine d'obtenir réconciliation et pardon, qu'il fallut qu'elle demandast; et, sans un sujet que je dirois bien, elle recevoit l'affletion et punition toute entière, et bien outrageuse. Il ne fait pas bon quelquefois dire un bon mot comme celuy, quand il vient à la bouche; ainsi que j'ay veu plusieurs personnes qui ne s'y sçauroient commander; car elles sont plus débordées qu'un cheval de Barbarie; et, trouvant un bon brocard dans leur bouche, il faut qu'ils les crachent, sans espargner ny parents, ny amis, ni grands. J'en ay cogneu force à nostre Cour de telle humeur, et les appeloit-on marquis ou marquises de Belle-Bouche: mais aussi bien souvent s'en trouvoient du guet.
—Or, comme j'ai deduit la générosité d'aucunes dames en aucuns beaux faits de leurs vies, j'en veux descrire aucunes qu'elles ont montré en leur mort. Et, sans emprunter aucun exemple de l'antiquité, je ne veux alléguer que cettuy-cy de feue madama la Régente, mère du grand roy François. Ce fut en son temps, ainsi que j'ay ouy dire à aucuns et aucunes qui l'ont veue et cogneue, une très-belle dame, et fort mondaine aussi; et fut cela mesme en son aage décroissant, et, pour ce, quand on luy parloit de la mort, en haissoit fort le discours, jusqu'aux prescheurs qui en parloient en leurs sermons: «comme, ce disoit-elle, qu'on ne sceust pas assez qu'on devoit tous mourir un jour; et que tels prescheurs, quand ils ne sçauroient dire autre chose en leurs sermons, et qu'ils estoient au bout de leurs leçons, comme gens ignares, se mesloient sur cette mort.» La feuë reyne de Navarre, sa fille, n'aimoit non plus ces chansons et prédications mortuaires que sa mere. Estant donc venue la fin destinée, et gisant dans son lict, trois jours avant que mourir, elle vid la nuict sa chambre toute en clarté, qui estoit transpercée par la vitre: elle se courrouça à ses femmes-de-chambre qui la veilloient pourquoy elles faisoient un feu si ardent et esclairant. Elles luy respondirent qu'il n'y avoit qu'un peu de feu, et que c'estoit la lune qui ainsi esclairoit et donnoit telle lueur. «Comment, dit-elle, nous en sommes au bas; elle n'a garde d'esclairer à cette heure.» Et soudain, faisant ouvrir son rideau, elle vit une comette qui esclairoit ainsi droit sur son lict. «Hà! dit-elle, voilà un signe qui ne paroist pas pour personne de basse qualité. Dieu le fait paroistre pour nous autres grands et grandes. Refermez la fenestre; c'est une comette qui m'annonce la mort; il se faut donc préparer.» Et le lendemain au matin, ayant envoyé quérir son confesseur, fit tout le devoir de bonne chrestienne, encore que les médecins l'asseurassent qu'elle n'estoit pas-là. «Si je n'avois veu, dit-elle, le signe de ma mort, je le croirois, car je ne me sens point si bas;» et leur conta à tous l'apparition de sa comette. Et puis, au bout de trois jours, quittant les songes du monde, trépassa. Je ne sçaurois croire autrement que les grandes dames, et celles qui sont belles, jeunes et honnestes, n'ayent plus de grands regrets de laisser le monde que les autres: et toutesfois, j'en vois nommer aucunes qui ne s'en sont point souciées, et volontairement ont receu la mort, bien que sur le coup l'annonciation leur soit fort amere et odieuse.
—La feuë comtesse de La Rochefoucault, de la maison de Roye à mon gré et à d'autres une des belles et agréables femmes de France, ainsi que son ministre (car elle estoit de la religion comme chacun sçait) lui annoncea qu'il ne falloit plus songer au monde, et que son heure estoit venue, et qu'il s'en falloit aller à Dieu qui l'appeloit, et qu'il falloit quitter les mondanitez, qui n'estoient rien aux prix de la béatitude du ciel, elle luy dit: «Cela est bon, monsieur le ministre, à dire à celles qui n'ont pas grand contentement et plaisir en cettuy-cy, et qui sont sur le bord de leur fosse; mais à moy, qui ne suis que sur la verdure de mon aage et de mon plaisir en cette-cy et de ma beauté, vostre sentence m'est fort amere; d'autant que j'ay plus de sujet de m'aimer en ce monde qu'en tout autre, et regretter à mourir, je vous veux monstrer en cela ma générosité, et vous asseurer que je prends la mort à gré, comme la plus vile, abjette, basse, laide et vieille qui fust au monde.» Et puis s'estant mis à chanter des pseaumes de grand dévotion, elle mourut.
—Madame d'Espernon, de la maison de Candale, fut assaillie d'une maladie si soudaine qu'en moins de six ou sept jours elle fut emportée. Avant que mourir elle tenta tous les moyens qu'elle put pour se guérir, implorant le secours de Dieu et des hommes par ses prières très-dévotes, et de tous ses amis, serviteurs et servantes, luy faschant fort qu'elle vinst mourir en si jeune aage; mais, après qu'on luy eust remonstré qu'il falloit à bon escient s'en aller à Dieu, et qu'il n'y avoit plus aucun remede: «Est-il vray? dit-elle, laissez-moy faire; je vais donc bravement me résoudre.» Et usa de ces mesmes et propres mots; et, haussant ses beaux bras blancs, et en touchant ses deux mains l'une contre l'autre, et puis, d'un visage franc et d'un cœur asseuré se présenta à prendre la mort en patience, et de quitter le monde, qu'elle commença fort à abhorrer pas des paroles très-chrestiennes; et puis mourut en très-dévote et bonne chrestienne, en l'aage de vingt-six ans, et l'une des belles agréables dames de son temps.
—On dit qu'il n'est pas beau de louer les siens, mais aussi une belle vérité ne se doit pas céler; et c'est pourquoy je veux ici loüer madame d'Aubeterre, ma niepce, fille de mon frere aisné, laquelle ceux qui l'ont veuë à la Cour ou ailleurs, diront bien avec moy avoir esté l'une des belles et accomplies dames qu'on eust sceu voir, autant pour le corps que pour l'ame. Le corps se monstroit fort à plain et extérieurement ce qu'il estoit, par son beau et agréable visage, sa taille, sa façon et sa grâce; pour l'esprit, il estoit fort divin et n'ignoroit rien; sa parole fort propre, naïve, sans fard, et qui couloit de sa bouche fort agréablement, fut pour la chose sérieuse, fut pour la rencontre joyeuse. Je n'ay jamais veu femme, selon mon opinion, plus ressemblante nostre reyne de France Marguerite, et d'air et de ses perfections, qu'elle; aussi l'ouis-je dire une fois à la Reyne-mere. C'est un mot assez suffisant pour ne la loüer davantage; aussi je n'en diray pas plus; ceux qui l'ont veuë ne me donneront, je m'asseure, nul démenty sur cette loüange. Elle vint à estre tout à coup assaillie d'une maladie qui ne se put point bien congnoistre des médecins, qui y perdirent leur latin; mais pourtant elle avoit opinion d'estre empoisonnée, je ne diray point de quel endroit; mais Dieu vengera tout, et possible les hommes. Elle fit tout ce qu'elle put pour se faire secourir, non qu'elle se souciast, disoit-elle, de mourir; car, dès la perte de son mary en avoit perdu toute crainte, encore qu'il ne fust certes nullement égal à elle, ny ne la méritast, ny les belles larmes non plus qu'elle jettoit de ses beaux yeux après sa mort; mais eust-elle fort désiré de vivre encore un peu pour l'amour de sa fille, qu'elle laissoit tendrette, tant cette occasion estoit belle et bonne: et les regrets d'un mary sot, fascheux, sont fort vains et légers. Elle, voyant donc qu'il n'y avoit plus de remede, et sentant son poulx, qu'elle mesme tastoit et connoissoit frigant (car elle s'entendoit à tout), deux jours avant qu'elle mourust envoya quérir sa fille, et luy fit une exhortation très-belle et sainte, et telle que possible ne sçay-je mère qui la pust faire plus belle ny mieux représentée, autant pour l'instruire à bien vivre au monde, que pour acquérir la grace de Dieu; et puis luy donna sa bénédiction, luy commandant de ne troubler plus par ses larmes son aise et repos qu'elle alloit prendre avec Dieu. Puis elle demanda son miroir, et s'y arregardant très-fixement: «Ah! dit-elle, traistre visage à ma maladie, pour laquelle tu n'as changé! (car elle le monstroit aussi beau que jamais) mais bientost la mort qui s'approche en aura raison, qui te rendra pourry et mangé des vers.» Elle avoit aussi mis la pluspart de ses bagues en ses doigts, et les regardant, et sa main et tout qui estoit très-belle: «Voilà, dit-elle, une mondanité que j'ay bien aimée d'autresfois; mais à cette heure de bon cœur je la laisse, pour me parer en l'autre monde d'une autre plus belle parure.» Et voyant ses sœurs qui pleuroient à toute outrance auprès d'elle, elle les consola et pria de vouloir prendre en gré avec elle ce qu'il plaisoit à Dieu de luy envoyer; et que, s'estants tousjours si fort aimées, elles n'eussent regret à ce qui luy apportoit de la joie et contentement; et que l'amitié qu'elle leur avoit tousjours portée dureroit éternellement avec elles; les priant d'en faire le semblable, et mesme à l'endroit de sa fille: et les voyant renforcer leurs pleurs, elle leur dit encore: «Mes sœurs si vous m'aimez, pourquoy ne vous réjouissez-vous avec moy de l'eschange que je fais d'une vie misérable avec un très-heureuse? Mon ame, lassée de tant de travaux, desire en estre deliée, et estre en lieu de repos avec Jésus-Christ mon sauveur; et vous la souhaitez encor attachée à ce chetif corps, qui n'est que sa prison et non son domicile. Je vous supplie donc, mes sœurs, ne vous affliger davantage.» Tant d'autres pareils propos beaux et chrestiens dit-elle, qu'il n'y a si grand docteur qui en eust pu proférer de plus beaux, lesquels je coule. Sur-tout elle demandoit à voir madame de Bourdeille sa mère, qu'elle avoit prié ses sœurs d'envoyer quérir, et souvent leur disoit: «Mon Dieu! mes sœurs, madame de Bourdeille ne vient-elle point? Ah! que vos courriers sont longs! ils ne sont pas guieres bons pour faire diligences grandes et postes.» Elle y alla, mais ne la put voir en vie, car elle estoit morte une heure devant. Elle me demanda fort aussi, qu'elle appeloit tousjours son cher oncle, et nous envoya le dernier adieu. Elle pria de faire ouvrir son corps après sa mort, ce qu'elle avoit tousjours fort détesté, afin, dit-elle à ses sœurs, que la cause de sa mort leur estant plus à plain découverte, cela leur fust une occasion, et à sa fille, de conserver et prendre garde à leurs vie; «car, dit-elle, il faut que j'advoue que je soupçonne d'avoir esté empoisonnée depuis cinq ans avec mon oncle de Branthome et ma sœur la comtesse de Durtal: mais je pris le plus gros morceau: non toutesfois que je veuille charger personne, craignant que ce soit à faux, et que mon ame en demeure chargée, laquelle je desire estre vuide de tout blasme, rancune, inimitié et péché, pour voler droit à Dieu son créateur.»
Je n'aurois jamais fait si je disois tout; car ses devis furent grands et longs, et point se ressentant d'un corps fany, esprit foible et décadant. Sur ce, il y eut un gentilhomme son voisin qui disoit bien le mot, et avoit aimé à causer et bouffonner avec luy, qui se présenta. Elle luy dit: «Ah! mon amy! il se faut rendre à ce coup, et langue et dague, et tout à Dieu!» Son médecin et ses sœurs luy vouloient faire prendre quelque remede cordial: elle les pria de ne luy en donner point: «car ils ne serviroient rien plus, dit-elle, qu'à prolonger ma vie et retarder mon repos.» Et pria qu'on la laissast: et souvent l'oyoit-on dire: «Mon Dieu, que la mort est douce! et qui l'eust jamais pensé?» Et puis, peu à peu, rendant ses esprit fort doucement, ferma les yeux, sans faire aucuns signes hideux et affreux que la mort produit sur ce poinct à plusieurs. Madame de Bourdeille, sa mere, ne tarda guieres à la suivre; car la mélancolie qu'elle conceut de cette honneste fille l'emporta dans dix-huict mois, ayant esté malade sept mois, ores bien en espoir de guérir et ores en désespoir; et dez le commencement elle dit qu'elle n'en reschapperoit jamais, n'appréhendant nullement la mort, ne priant jamais Dieu de luy donner vie ne santé, mais patience en son mal, et sur-tout qu'il luy envoyast une mort douce et point aspre et langoureuse; ce qui fut, car, ainsi que nous ne la pensions qu'esvanoüie, elle rendit l'ame si doucement qu'on ne luy vit jamais remüer ny pieds, ny bras, ny jambes, ny faire aucun regard affreux ny hideux; mais, contournant ses yeux aussi beaux que jamais, trespassa, et resta morte aussi belle qu'elle avoit esté vivante en sa perfection. Grand dommage certes, d'elle et de ses belles dames qui meurent ainsi en leurs beaux ans! si ce n'est que je croy que le ciel, ne se contentant de ses beaux flambeaux qui dès la création du monde ornent sa voute, veut par elles avoir outre plus des astres nouveaux pour nous illuminer, comme elles ont fait estant vives, de leu beaux yeux. Cette-cy et non plus.
—Vous avez eu ces jours passez madame de Balagny, vray sœur en tout de ce brave Bussy. Quand Cambray fut assiégé elle y fit tout ce qu'elle put, d'un cœur brave et généreux, pou en défendre la prise: mais après s'estre en vain évertuée pa toutes sortes de défenses qu'elle y put apporter, voyant que c'estoit fait, et que la ville estoit en la puissance de l'ennemy, et la citadelle s'en alloit de mesme; ne pouvant supporter ce grand creve-cœur de desloger de sa principauté (car son mary et elle se faisoient appeler prince et princesse de Cambray et Cambresis; titre qu'on trouvoit parmy plusieurs nations odieux et trop audacieux, veu leurs qualitez de simples gentilshommes), mourut et créva de tristesse dans la place d'honneur. Aucuns disent qu'elle mesme se donna la mort, qu'on trouvoit pourtant estre acte plustot payen que chrestien. Tant y a qu'il la faut loüer de la grande générosité en cela et de la remonstrance qu'elle fit à son mary à l'heure de sa mort, quand elle luy dit: «Que te reste-t-il, Balagny, de plus vivre après ta désolée infortune, pour servir de risée et de spectacle au monde, qui te monstrera au doigt, sortant d'une si grande gloire où tu t'es veu haut eslevé, en une basse fortune que je te voy préparée si tu ne fais comme moy? Apprens donc de moy à bien mourir et ne survivre ton malheur et ta dérision.» C'est un grand cas quand une femme nous apprend à vivre et mourir! A quoy il ne voulut obtempérer ny croire! car, au bout de sept ou huict mois, oubliant la mémoire prestement de cette brave femme, il se remaria avec la sœur de madame de Monceaux, belle certes et honneste demoiselle; monstrant à plusieurs qu'enfin il n'y a que vivre, en quelque façon que ce soit.
—Certes la vie est bonne et douce; mais aussi une mort généreuse est fort à loüer, comme cette-cy de cette dame, laquelle, si elle est morte de tristesse, et bien contre le naturel d'aucunes dames, qu'on dit estre contraire au naturel des hommes; car elles meurent de joye et en joye. Je n'en alléguerai que ce seul conte de mademoiselle de Limeuil l'aisnée, qui mourut à la Cour estant l'une des filles de la Reyne. Durant sa maladie dont elle trespassa jamais le bec ne luy cessa, ains causa toujours; car elle estoit fort grand parleuse, brocardeuse et très-bien et fort à propos, et très-belle avec cela. Quand l'heure de sa mort fut venue, elle fit venir à soy son vallet (ainsi que les filles de la Cour en ont chacune le leur), et s'appeloit Julien, qui jouoit très-bien du violon: «Julien, luy dit-elle, prenez vostre violon et sonnez-moy tousjours, jusques à ce que me voyez morte (car je m'y en vois), la defaitte des Suisses, et le mieux que vous pourrez: et quand vous serez sur le mot, tout est perdu, sonnez-le par quatre ou cinq fois, le plus piteusement que vous pourrez;» ce que fit l'autre, et elle-mesme lui aidoit de la voix: et quand ce vint à tout est perdu, elle le récita par deux fois; et se tournant de l'autre costé du chevet, elle dit à ses compagnes: «Tout est perdu à ce coup, et à bon escient;» et ainsi décéda. Voilà une mort joyeuse et plaisante. Je tiens ce conte de deux de ses compagnes dignes de foy, qui virent joüer le mystere. S'il y a ainsi aucunes femmes qui meurent de joye ou joyeusement, il se trouve bien des hommes qui ont fait de mesme; comme nous lisons de ce grand pape Léon, qui mourut de joye et liesse, quand il vit nous autres François chassé du tout hors de l'Estat de Milan, tant il nous portoit de haine.
—Feu M. le grand-prieur de Lorraine prit une fois envie d'envoyer en course vers le Levant, deux de ses galleres sous la charge du capitaine Beaulieu, l'un de ses lieutenants, dont je parle ailleurs, Ce Beaulieu y alla fort bien, car il estoit brave et vaillant: quand il fut vers l'Archipelage, il rencontra une grande nau vénitienne bien armée et bien riche: il la commença à la canonner; mais la nau luy rendit bien sa salue; car de la première volée elle luy emporta deux de ses bancs avec leurs forçats tout net, et son lieutenant qui s'appelloit le capitaine Panier, bon compagnon, qui pourtant eut le loisir de dire: «Adieu paniers, vendanges sont faites.» Sa mort fut plaisante par ce bon mot. Ce fut à M. de Beaulieu à se retirer, car cette nau estoit pour luy invincible.