—La première année que le roy Charles neufiesme fut roy, lors de l'édit de juillet, qui se tenoit aux faux de Saint Germain, nous vismes pendre un enfant de la matte la mesme, qui avait dérobé six vaisselles d'argent de la cuisine de M. le prince de La Roche-sur-Yon. Quand il fut sur l'eschelle, il pria le bourreau de luy donner un peu de temps de parler, et se mit sur le devis en remonstrant au peuple qu'on le faisoit mourir à tort: «car, disoit-il, je n'ay point jamais exercé mes larcins sur des pauvres gens, gueux et malotrus, mais sur les princes et les grands, qui sont plus grands larrons que nous et qui nous pillent tous les jours; et n'est que bien fait de repeter d'eux ce qu'ils nous derrobent et nous prennent.» Tant d'autres sornettes plaisantes, dit-il, qui seroient superflues de raconter, si-non que le prestre qui estoit monté sur le haut de l'eschelle avec luy, et s'estoit tourné vers le peuple, comme on void, il luy escria: «Messieurs, ce pauvre patient se recommande à vos bonnes prières: nous dirons tous pour luy et son ame, un Pater noster et un Ave Maria, et chanterons Salve,» et que le peuple luy respondoit, ledit patient baissa la teste, et regardant ledit prestre, commença à brailler comme un veau et se moqua du prestre fort plaisamment, puis luy donna du pied et l'envoya du haut de l'eschelle en bas, si grand sault qu'il s'en rompit une jambe. «Ah! monsieur le prestre, par Dieu, dit-il, je sçavois bien que je vous deslogerais de là. Il en a, le gallant,» l'oyant plaindre, et se mit à rire à belle gorge déployée, et puis luy-mesme se jetta au vent. Je vous jure qu'à la Cour on rit bien de ce trait, bien que le pauvre prestre se fust fait grand mal. Voilà une mort certes non guieres triste. Feu M. d'Etampes avoit un fou qui s'appeloit Colin, fort plaisant. Quant sa mort s'approcha, M. d'Estampes demanda comment se portoit Colin. On luy dit: «Pauvrement, monsieur, il s'en va mourir, car il ne veut rien prendre.—Tenez, dit M. d'Estampes, qui lors estoit à table, portez-lui ce potage, et dites-luy que, s'il ne prend quelque chose pour l'amour de moy, que je ne l'ameray jamais, car on m'a dit qu'il ne veut rien prendre.» L'on fit l'ambassade à Colin, qui, ayant la mort entre les dents, fit response: «Et qui sont-ils ceux-là qui ont dit à Monsieur que je ne voulois rien prendre?» Et estant entourné d'un million de mouches (car c'estoit en esté), il se mit à joüer de la main à l'entour d'elles, comme l'on voit les pages et laquais et autres jeunes enfants après elles; et en ayant pris deux au coup, et en faisant le petit tour de la main qu'on se peut mieux représenter que l'escrire, «Dittes à Monsieur, dit-il, voilà que j'ay pris pour l'amour de luy, et que je m'en vais au royaume des mouches.» Et se tournant de l'austre costé, le gallant trespassa. Sur ce j'ay ouy dire à aucuns philosophes, que volontiers aucunes personnes se souviennent à leur trespas des choses qu'ils ont plus aimées, et les recordent, comme les gentilshommes, les gens de guerre, les chasseurs et les artisans, bref de tous quasi en leur profession mourants ils en causent quelque mot: cela s'est veu et se voit souvent. Les femmes de mesmes en disent aussi quelque rattellée, jusques aux putains; ainsi que j'ay ouy parler d'une dame d'assez bonne qualité, qui à sa mort triompha de débagouler de ses amours, paillardises et gentillesses passées: si-bien qu'elle en dit plus que le monde n'en sçavoit, bien qu'on la soupconnast fort putain. Possible pouvoit-elle aire cette découverte, ou en resvant, ou que la vérité, qui ne se peut céler, l'y contraignist, ou qu'elle voulust en descharger sa conscience, comme de vray en saine conscience et repentance. Elle en confessa aucuns en demandant pardon, et les espécitioit et cottoit en marge que l'on y voyoit tout à clair. «Vrayment, ce dit quelqu'un, elle estoit bien à loisir d'aller sur cette heure nettoyer sa conscience d'un tel ballay d'escandale, par une si grande spéciauté!»
—J'ay ouy parler d'une dame qui, fort sujette à songer et resver toutes les nuicts, qu'elle disoit la nuict tout ce qu'elle faisoit le jour; si bien qu'elle-mesme s'escandalisa à l'endroit de son mary, qui se mit à l'ouyr parler, gazouiller et prendre pied à ses songes et resveries, dont après mal en prit à elle. Il n'y a pas long-temps qu'un gentilhomme de par le monde, en une province que je ne nommeray point, en mourant en fist de mesme, et publia ses amours et paillardises, et spécifia les dames et damoiselles avec lesquelles il avoit eu à faire, et en quels lieux et rendez-vous, et de quelles façons, dont il s'en confessoit tout haut, et en demandoit pardon à Dieu devant tout le monde. Cettuy-là faisoit pis que la femme, car elle ne faisoit que s'escandaliser, et ledit gentilhomme escandalisoit plusieurs femmes. Voilà de bons gallants et gallantes!
—On dit que les avaritieux et avaritieuses ont aussi cette humeur de songer fort à leur mort en leurs trésors d'escus, les ayant tousjours en la bouche. Il y a environ quarante ans qu'une dame de Mortemar, l'une des plus riches dames du Poictou, et des plus pécunieuses, et après venant à mourir, ne songeant qu'à ses escus qui estoient en son cabinet, et tant qu'elle fut malade se levoit vingt fois le jour à aller voir son trésor. Enfin, s'approchant fort de la mort, et que le prestre l'exhortoit fort à la vie éternelle, elle ne disoit autre chose et ne respondoit que: «Donnez-moi ma cotte, donnez-moi ma cotte; les méchants me des-robbent;» ne songeant qu'à se lever pour aller voir son cabinet, comme elle faisoit les efforts, si elle eust pu la bonne dame; et ainsi elle mourut.
Je me suis sur la fin un peu entrelassé de mon premier discours; mais prenez le cas qu'après la moralité et la tragédie vient la farce. Sur ce je fais fin.
DISCOURS SEPTIEME.
Sur ce qu'il ne faut jamais parler mal des dames, et de la conséquence qui en vient.
Un point y a-t-il à noter en ces belles et honnestes dames qui font l'amour, et qui, quelques esbats qu'elles se donnent, ne veulent estre offensées ny scandalisées des paroles de personne; et qui les offensent, s'en sçavent bien revancher, ou tost ou tard: bref, elles le veulent bien faire, mais non pas qu'on en parle. Aussi certes n'est-il pas beau d'escandaliser une honneste dame ny la divulguer; car qu'ont à faire plusieurs personnes, si elles se contentent et leurs amoureux aussi? Nos cours de France, aucunes, et mesme les dernieres, qui ont esté fort sujettes à blasonner de ces honnestes dames; et ay veu le temps qu'il n'estoit pas gallant homme qui ne controuvast quelque faux dire contre ces dames, ou bien qui n'en rapportast quelque vray: à quoy il y a un très-grand blasme; car on ne doit jamais offenser l'honneur des dames, et surtout les grandes. Je parle autant de ceux qui en reçoivent des joüissances comme de ceux qui ne peuvent taster de la venaison et la descrient.
Nos cours dernieres de nos roys, comme j'ay dit, ont esté fort sujettes à ces médisances et pasquins, bien différentes à celles de nos autres roys leurs prédécesseurs, fors celle du roy Louis XI, ce bon rompu, duquel on dit que la pluspart du temps il mangeoit en commun, à pleine sale, avec force gentilshommes de ses plus privez, et autres et tout; et celuy qui luy faisoit le meilleur et plus lascif conte des dames de joye, il estoit le mieux venu et festoyé: et luy-mesme ne s'espargnoit à en faire, car il s'en enqueroit fort, et en vouloit souvent sçavoir, et puis en faisoit part aux autres, et publiquement[111]. C'estoit bien un scandale grand que celuy-là. Il avoit très-mauvaise opinion des femmes, et ne les croyoit toutes chastes. Quand il convia le roy d'Angleterre de venir à Paris faire bonne chère, et qu'il fut pris au mot, il s'en repentit aussitost e trouva un alibi pour rompre le coup. «Ah! pasque Dieu! ce dit-il, je ne veux pas qu'il y vienne; il y trouveroit quelque petite affetee et saffrette de laquelle il s'amouracheroit, et elle luy feroit venir le goust d'y demeurer plus long-temps et d'y venir plus souvent que je ne voudrois.» Il eut pourtant très-bonne opinion de sa femme, qui estoit sage et vertueuse: aussi la luy falloit-il telle, car, estant ombrageux et soubçonneux prince s'il en fut onc, il luy eust bientost fait passer le pas des autres: et quand il mourut, il commanda à son fils d'aimer et honorer fort sa mère, mais non de se gouverner par elle; «non qu'elle ne fust fort sage et chaste, dit-il, mais qu'elle estoit plus bourguignone que françoise.» Aussi ne l'aima-t-il jamais que pour en avoir lignée, et, quand il en eust, il n'en faisoit guieres de cas: il la tenoit au chasteau d'Amboise comme une simple dame, portant fort petit estat et aussi mal habillée que simple damoiselle; et la laissoit là avec petite cour à faire ses prieres, et luy s'alloit pourmener et donner du bon temps. D'ailleurs je vous laisse à penser, puisque le Roy avoit opinion telle des dames et s'en plaisoit à mal dire, comment elles estoient repassées parmy toutes les bouches de la Cour; non qu'il leur voulust mal autrement pour ainsy s'esbattre, ny qu'il les voulust reprimer rien de leurs jeux, comme j'ay veu aucuns; mais son plus grand plaisir estoit de les gaudir; si bien que ces pauvres femmes, pressées de tel bast de médisances, ne pouvoient bien si souvent hausser la croupière si librement comme elles eussent voulu. Et toutesfois le putanisme regna fort de son temps, car le Roy luy-mesme aidoit fort a le faire et le maintenir avec les gentilshommes de sa Cour, et puis c'estoit à qui mieux en riroit, soit en public ou en cachette, et qui en feroit de meilleurs contes de leurs lascivitez et de leurs tordions (ainsi parloit-il) et de leur gaillardise. Il est vray que l'on couvroit le nom des grandes, que l'on ne jugeoit que par apparences et conjectures; je croy qu'elles avoient meilleur temps que plusieurs que j'ay veu du regne du feu roy, qui les tançoit et censuroit, et reprimoit estrangement. Voilà ce que j'ay ouy dire de ce bon roy à d'aucuns anciens. Or le roy Charles huictiesme son fils, qui luy succéda, ne fut de cette complexion; car on dit de luy que ç'a esté le plus sobre et honneste roy en paroles que l'on vid jamais, et n'a jamais offensé ny homme ny femme de la moindre parole du monde. Je vous laisse donc à penser si les belles dames de son regne, et qui se resjouissoient, n'avoient pas bon temps. Aussi les aima-t-il fort et les servit bien, voire trop; car, tournant de son voyage de Naples très-victorieux et glorieux, il s'amusa si fort à les servir, caresser, et leur donner tant de plaisirs à Lyon par les beaux combats et tournois qu'il fit pour l'amour d'elles, que, ne se souvenant point des siens qu'il avoit laissés en ce royaume, les laissa perdre, et villes et royaume et chasteaux qui tenoient encore et luy tendoient les bras pour avoir secours. On dit aussi que les dames furent cause de sa mort, auxquelles, pour s'estre trop abandonné, luy qui estoit de fort debile complexion, s'y énerva et débilita tant que cela luy aida à mourir.
—Le roy Loüis douziesme fut fort respectueux aux dames; car, comme j'ay dit ailleurs, il pardonnoit à tous les comédians de son royaume, comme escoliers et clercs de palais en leurs basoches, de quiconque ils parleroient, fors de la reyne sa femme et de ses dames et damoiselles, encor qu'il fust bon compagnon en son temps et qu'il aimast bien les dames autant que les autres, tenant en cela, mais non de la mauvaise langue, ny de la grande présomption, ny vanterie du duc Loüis d'Orléans, son ayeul: aussi cela lui cousta-t-il la vie, car s'estant une fois vanté tout haut, en un banquet où estoit le duc Jean de Bourgogne son cousin, qu'il avoit en son cabinet le pourtrait des plus belles dames dont il avoit joüy, par cas fortuït, un jour le duc Jean entra dans ce cabinet; la première dame qu'il voit pourtraitte et se présente du premier aspect à ses yeux, ce fut sa noble dame espouse, qu'on tenoit de ce temps-là très-belle: elle s'appeloit Margueritte, fille d'Albert de Bavière, comte de Haynault et de Zelande. Qui fut esbahy? ce fut le bon espoux: pensez que tout bas il dit ce mot: «Ah! j'en ay.» Et ne faisant cas de la puce qui le piquoit autrement, dissimula tout, et, en couvant vengeance, le querella pour la régence et administration du royaume; et colorant son mal sur ce sujet et non sur sa femme, le fit assassiner à la porte Barbette à Paris, et sa femme première morte, pensez de poison: et après la vache morte, espousa en secondes noces la fille de Loüis troisiesme, duc de Bourbon. Possible qu'il n'empira le marché; car à tels gens sujets aux cornes ils ont beau changer de chambres et de repaires, ils y en trouvent toujours. Ce duc en cela fit très-sagement de se vanger de son adultère sans s'escandaliser ny lui ny sa femme; qui fut à luy une très-sage dissimulation. Aussi ay-je ouy dire à un très-grand capitaine qu'il y a trois choses lesquelles l'homme sage ne doit jamais publier s'il en est offensé, et en doit taire le sujet, et plustost en inventer un autre nouveau pour en avoir le combat et la veangeance, si ce n'est que la chose fust si évidente et claire devant plusieurs, qu'autrement il ne se pust desdire. L'une est quand on reproche à un autre qu'il est cocu et sa femme publique; l'autre, quand on le taxe de b........ et sodomie; la troisiesme, quand ou luy met à sus qu'il est un poltron, et qu'il a fuy vilainement d'un combat ou d'une bataille. Ces trois choses, disoit ce grand capitaine, sont fort escandaleuses quand on en publie le sujet de laquelle on combat, et pense-t-on quelquefois s'en bien nettoyer que l'on s'en sallist villainement; et le sujet en estant publié scandalise fort, et tant plus il est remué, tant plus mal il sent, ny plus ny moins qu'une grande puanteur quand plus on la remuë. Voilà pourquoy qui peut avoir son honneur caler c'est le meilleur, et excogiter et tenter un nouveau sujet pour avoir raison du vieux; et telles offenses, le plus tard que l'on peut, ne se doivent jamais mettre en cause, contestation ny combat. Force exemples alléguerois-je pour ce fait; mais il m'incommoderoit et allongeroit par trop mon discours. Voilà pourquoy ce duc Jean fut très-sage de dissimuler et cacher ses cornes, et se revanger d'ailleurs sur son cousin qui l'avoit hony; encor s'en mocquoit-il et le faisoit entendre: dont il ne faut point douter que telle dérision et escandale ne luy touchast autant au cœur que son ambition, et luy fit faire ce coup en fort habile et sage mondain.
—Or, pour retourner de-là où j'estois demeuré, le roy François, qui a bien aimé les dames, et encore qu'il eust opinion qu'elles fussent fort inconstantes et variables, comme j'ay dit ailleurs, ne voulut point qu'on en médist en sa cour, et voulut qu'on leur portast un grand honneur et respect. J'ay ouy raconter qu'une fois, luy passant son caresme à Meudon près Paris, il y eut un sien gentilhomme servant, qui s'appelloit Busembourg de Xaintonge, lequel servant le Roy de la viande, dont il avoit dispense, le Roy lui commanda de porter le reste, comme l'on void quelquefois à la Cour, aux dames de la petite bande, que je ne veux nommer, de peur d'escandale. Ce gentilhomme se mit à dire, parmy ses compagnons et autres de la Cour, que ces dames ne se contentoient pas de manger de la chair cruë en caresme, mais en mangeoient de la cuitte, et leur benoist saoul. Les dames le sceurent, qui s'en plaignirent aussitost au Roy, qui entra en si grande collere, qu'à l'instant il commanda aux archers de la garde de son hostel de l'aller prendre et pendre sans autre delay. Par cas ce pauvre gentilhomme en sceut le vent par quelqu'un de ses amis, qui évada et se sauva bravement: que s'il eust été pris, pour le seur il estoit pendu, encor qu'il fust gentilhomme de bonne part, tant on vid le Roy cette fois en collere, ny faire plus de jurement. Je tiens ce conte d'une personne d'honneur qui y estoit, et lors le Roy dit tout haut que quiconque toucheroit à l'honneur des dames, sans remission il seroit pendu.