—Un peu auparavant, le pape Paul Farnèse estant venu à Nice, le Roy le visitant en toute sa Cour, et de seigneurs et dames, il y en eut quelques-unes, qui n'étoient pas des plus laides, qui lui allèrent baiser la pantoufle; sur quoy un gentilhomme se mit à dire qu'elles estoient allées demander à Sa Sainteté dispense de taster de la chair cruë sans escandale toutesfois et quantes qu'elles voudroient. Le Roy le sceut; et bien servit au gentilhomme de se sauver, car il fut esté pendu, tant pour la révérence du Pape que du respect des dames. Ces gentilshommes ne furent si heureux en leurs rencontres et causeries comme feu M. d'Albanie. Lors que le pape Clément vint à Marseille faire les nopces de sa niepce avec M. d'Orléans, il y eut trois dames, belles et honnestes veufves, lesquelles, pour les douleurs, ennuys et tristesses qu'elles avoient de l'absence et des plaisirs passez de leurs marys, vindrent si bas et si fort atténuées, débiles et maladives, qu'elles priérent M. d'Albanie, son parent, qui avoit bonne part aux graces du Pape, de lui demander dispense pour elles trois de manger de la chair les jours deffendus. Le duc d'Albanie leur accorda, et les fit venir un jour fort familiérement au logis du Pape; et pour ce en advertit le Roy, et qu'il lui en donneroit du passe-temps, et luy ayant découvert la baye. Estant toutes trois à genoux devant Sa Sainteté, M. d'Albanie commença le premier, et dit assez bas en italien, que les dames ne l'entendoient point: «Père saint, voilà trois dames veufves, belles et bien honnestes, comme vous voyez, les-quelles pour la révérence qu'elles portent à leurs marys trespassez, et à l'amitié des enfants qu'elles ont eu d'eux, ne veulent pour rien du monde aller aux secondes nopces, pour faire tort à leurs marys et enfants; et, parce que quelquesfois elles sont tentées des aiguillons de la chair, elles supplient très-humblement Vostre Sainteté de pouvoir avoir approche des hommes hors mariage, si et quantes fois qu'elles seroient en cette tentation.—Comment, dit le Pape, mon cousin! ce seroit contre les commandements de Dieu, dont je ne puis dispenser. Les voilà, père saint, disoit le duc, s'il voust plaist les ouyr parler.» Alors l'une des trois, prenant la parole, dit: «Père saint, nous avons prié M. d'Albanie de vous faire une requeste très-humble pour nous autres trois, et vous remonstrer nos fragilitez et débiles complexions.—Mes filles, dit le Pape, la requeste n'est nullement raisonnable, car ce seroit contre les commandements de Dieu.» Les dites veufves, ignorantes de ce que luy avoit dit M. d'Albanie, luy répliquérent: «Père saint, au moins plaise nous en donner congé trois fois de la sepmaine, et sans escandale.—Comment! dit le Pape, de vous permettre il peccato di lussaria[112]? je me damnerois; aussi que je ne le puis faire.» Les dites dames, connoissant alors qu'il y avoit de la fourbe et raillerie, et que M. d'Albanie leur en avoit donné d'une, dirent: «Nous ne parlons pas de cela, père saint, mais nous demandons permission de manger de la chair les jours prohibés.» Là-dessus le duc d'Albanie leur dit: «Je pensois, mes dames, que ce fust de la chair vive.» Le Pape aussi-tost entendit la raillerie, et se prit à sourire, disant: «Mon cousin, vous avez fait rougir ces honnestes dames; la reyne s'en faschera quand elle le sçaura»: la-quelle le sceut et n'en fit autre semblant, mais trouva le conte bon; et le Roy puis après en rit bien fort avec le Pape, lequel, après leur avoir donné sa bénédiction, leur octroya le congé qu'elles demandoient, et s'en allèrent très-contentes. L'on m'a nommé les trois dames: madame de Chasteau-Briant ou madame de Canaples, madame de Chastillon, et madame la baillive de Caen, très-honnestes dames. Je tiens ce conte des anciens de la Cour[113].
—Madame d'Uzez fit bien mieux du temps que le pape Paul troisiesme vint à Nice voir le roy François. Elle estant madame du Bellay, et qui dès sa jeunesse a tousjours eu de plaisants traits et dit de fort bons mots, un jour, se prosternant devant Sa Sainteté, le supplia de trois choses: l'une, qu'il luy donnast l'absolution, d'autant que, petite garce, fille à madame la régente, et qu'on la nommoit Tallard, elle perdit ses ciseaux en faisant son ouvrage; elle fit vœu à saint Alivergot de le luy accomplir si elle les trouvoit, ce qu'elle fit; mais elle ne l'accomplit ne sçachant où gisoit son corps saint. L'autre requeste fut qu'il lui donnast pardon de quoy, quand le pape Clément vint à Marseille, elle estant fille Tallard encore, elle prit un de ses oreillers en sa ruëlle de lict, et s'en torcha le devant et le derrière, dont après Sa Sainteté reposa dessus son digne chef et visage et bouche, qui le baisa. La troisiesme, qu'il excommuniast le sieur de Tays, par ce qu'elle l'aimoit et luy ne l'aimoit point, et qu'il est maudit et est celuy excommunié qui n'aime point s'il est aimé. Le Pape, estonné de ses demandes, et s'estant enquis au Roy qui elle estoit, sceut ses causeries et en rit son saoul avec le Roy. Je ne m'estonne pas si depuis elle a esté huguenotte et s'est bien mocquée des papes, puis que de si bonne heure elle commença: et de ce temps, toutes fois, tout a esté trouvé bon d'elle, tant elle avoit bonne grace en ses traits et bons mots. Or ne pensez pas que ce grand roy fust si abstraint et si réformé au respect des dames, qu'il n'en aimast de bons contes qu'on luy en faisoit, sans aucun escandale pourtant ny descriement, et qu'il n'en fist aussi; mais, comme grand roy qu'il estoit et bien privilégié, il ne vouloit pas qu'un chacun, ny le commun, usast de pareil privilege que luy.
J'ay ouy conter à aucuns qu'il vouloit fort que les honnestes gentilshommes de sa cour ne fussent jamais des sans maistresses; et s'ils n'en faisoient il les estimoit des fats et des sots: et bien souvent aux uns et aux autres leur en demandoit les noms, et promettoit les y servir et leur en dire du bien, tant il estoit bon et familier: et souvent aussi quand il les voyoit en grand arraisonnement avec leurs maistresses, il les venoit accoster et leur demander quels bons propos ils avoient avec elles; et s'il ne les trouvoit bons, il les corrigeoit et leur en apprenoit d'autres. A ses plus familiers il n'estoit point avare ny chiche de leur en dire ny départir de ses contes, dont j'en ay ouy faire un plaisant qui luy advint, puis après le récita, d'une belle jeune dame venue à la Cour, laquelle, pour n'y estre bien rusée, se laissa aller fort doucement aux persuasions des grands, et sur-tout de ce grand roy; lequel un jour, ainsi qu'il voulut planter son estandart bien arboré dans son fort, elle qui avoit ouy dire, et qui commença desjà à le voir, que quand on donnoit quelque chose au Roy, ou que quand on le prenoit de luy et qu'on le touchoit, le faloit premièrement baiser, ou bien la main, pour le prendre et toucher; elle mesme, sans autre cérémonie, n'y faillit pas, et baisant très-humblement la main, prit l'estandart du Roy et le planta dans le fort avec une très-grande humilité; puis luy demanda de sang froid comment il vouloit qu'elle le servist ou en femme de bien et chaste, ou en desbauchée. Il ne faut point douter qu'il luy en demandast la desbauchée, puisqu'en cela elle y estoit plus agréable que la modeste; en quoy il trouva qu'elle n'y avoit perdu son temps, et après le coup et avant, et tout; puis luy faisoit une grande révérence en le remerciant humblement de l'honneur qu'il luy avoit fait, dont elle n'estoit pas digne, en luy recommandant souvent quelque avancement pour son mary. J'ay ouy nommer la dame, laquelle depuis n'a esté si sotte comme alors, mais bien habile et bien rusée.
Ce roy n'en espargna pas le conte, qui courut à plusieurs oreilles. Il estoit fort curieux de sçavoir l'amour et des uns et des autres, et surtout des combats amoureux, et mesme de quels beaux airs se manioient les dames quand elles estoient en leur manége, et quelle contenance et posture elles y tenoient, et de quelles paroles elles usoient: et puis en rioit à pleine gorge, et après en défendoit la publication et l'escandale, et recommandoit le secret et l'honneur. Il avoit pour son bon second ce très-grand, très-magnifique et très-libéral cardinal de Lorraine: très-libéral le puis-je appeler, puis qu'il n'eut son pareil de son temps: ses despenses, ses dons, gracieusetez, en ont fait foy, et surtout la charité envers les pauvres. Il portoit ordinairement une grande gibecière, que son valet-de-chambre qui luy manioit son argent des menus plaisirs ne failoit d'emplir tous les matins, de trois ou quatre cents escus; et tant de pauvres qu'il trouvoit il mettoit la main à la gibeciere, et ce qu'il en tiroit sans considération il le donnoit, et sans rien trier. Ce fut de lui que dit un pauvre aveugle, ainsi qu'il passoit dans Rome et que l'aumosne lui fut demandée de luy, il luy jetta à son accoustumée une grande poignée d'or, et en s'escriant tout haut en italien: O tu sei Christo, ò veramente el cardinal di Lorrena; c'est-à-dire: «Ou tu es Christ, ou le cardinal de Lorraine.» S'il estoit aumosnier et charitable en cela, il estoit bien autant libéral és autres personnes, et principalement à l'endroit des dames, lesquelles il attrapoit aisément par cet appât; car l'argent n'estoit en si grande abondance de ce temps comme il est aujourd'huy; et pour ce en estoient-elles plus friandes, et des bombances et des parures. J'ay ouy conter que quand il arrivoit à la Cour quelque belle fille ou dame nouvelle qui fust belle, il la venoit aussitost accoster, et l'arraisonnant, il disoit qu'il la vouloit dresser de sa main. Quel dresseur! Je croy que la peine n'estoit pas si grande comme à dresser quelque poulain sauvage. Aussi pour lors disoit-on qu'il n'y avoit guère de dames ou filles résidentes à la Cour ou fraischement venues, qui ne fussent desbauchées ou attrappées par son avarice et par la largesse dudit M. le cardinal; et peu ou nulles sont-elles sorties de cette cour femmes et filles de bien. Aussi voyoit-on pour lors leurs coffres et grandes garde-robbes plus pleines de robbes, de cottes, et d'or et d'argent et de soye, que ne sont aujourd'huy celles de nos reynes et grandes princesses d'aujourd'huy. J'en ay fait l'expérience pour l'avoir veu en deux ou trois qui avoient gagné tout cela par leur devant; car leurs peres, meres et marys ne leur eussent peu donner en si grande quantité. Je me fusse bien passé, ce dira quelqu'un, de dire cecy de ce grand cardinal, veu son honorable habit et révérendissime estat; mais son roy le vouloit ainsi et y prenoit plaisir; et pour complaire à son roy l'on est dispensé de tout, et pour faire l'amour et d'autres choses, mais qu'elles ne soient point meschantes, comme alors d'aller à la guerre, à la chasse, aux danses, aux mascarades et autres exercices; aussi qu'il estoit un homme de chair comme un autre, et qu'il avoit plusieurs grandes vertus et perfections qui offusquoient cette petite imperfection, si imperfection se doit appeler faire l'amour.
J'ay ouy faire un conte de luy à propos du respect deu aux dames: il leur en portoit de son naturel beaucoup: mais il l'oublia, et non sans sujet, à l'endroit de madame la duchesse de Savoye, donne Béatrix de Portugal. Luy, passant une fois par le Piedmond, allant à Rome pour le service du Roy son maistre, visita le duc et la duchesse. Après avoir assez entretenu M. le duc, il s'en alla trouver madame la duchesse en sa chambre pour la saluer, et s'approchant d'elle, elle, qui estoit la mesme arrogance du monde, luy présenta la main pour la baiser. M. le cardinal, impatient de cet affront, s'approcha pour la baiser à la bouche, et elle de se reculer. Luy, perdant patience et s'approchant de plus près encore d'elle, la prend par la teste, et en dépit d'elle la baisa deux ou trois fois. Et quoy qu'elle en fist ses cris et exclamations à la portugaise et espagnole, si fallut-il qu'elle passast par-là. «Comment, dit-il, est-ce à moi à qui il faut user de cette mine et façon? je baise bien la Reyne ma maistresse, qui est la plus grande reyne du monde, et vous je ne vous baiserois pas, qui n'estes qu'une petite duchesse crottée! Et si veux que vous sçachiés que j'ay couché avec des dames aussi belles et d'aussi bonne ou plus grande maison que vous.» Possible pouvoit-il dire vrai. Cette princesse eut tort de tenir cette grandeur à l'endroit d'un tel prince de si grande maison, et mesme cardinal, car il n'y a cardinal, veu ce grand rang d'Église qu'ils tiennent, qui ne s'accompare aux plus grands princes de la chrestienté. M. le cardinal aussi eut tort d'user de revanche si dure; mais il est bien fascheux à un noble et généreux cœur, de quelque profession qu'il soit, d'endurer un affront.
Le cardinal de Grandvelle le sceut bien faire sentir au comte d'Egmont, et d'autres que je laisse au bout de ma plume, car je broüillerois par trop mes discours, auxquels je retourne; et le reprens au feu roy Henry II, qui a esté fort respectueux aux dames, et qu'il servoit avec de grands respects, qui detestoit fort les calomniateurs de l'honneur des dames: et lorsqu'un roy sert telles dames, de tel poids, et de telle complexion, mal-aisément la suite de la Cour ose ouvrir la bouche pour en parler mal. De plus la Reyne-mere y tenoit fort la main pour soustenir ses dames et filles, et le bien faire sentir à ces détracteurs et pasquineurs, quand ils estoient une fois descouverts, encore qu'elle-mesme n'y ait esté espargnée non plus que ses dames; mais ne s'en soucioit pas tant d'elle comme des autres, d'autant, disoit-elle, qu'elle sentoit son ame et sa conscience pure et nette, qui parloit assez pour soy; et la pluspart du temps se rioit et se mocquoit de ces mesdisants escrivains et pasquineurs. «Laissez-les tourmenter, disoit-elle, et se prendre de la peine pour rien;» mais quand elle les descouvroit elle leur faisoit bien sentir. Il escheut à l'aisnée Limeuil, à son commencement qu'elle vint à la Cour, de faire un pasquin (car elle disoit et escrivoit bien) de toute la Cour, mais non point scandaleux pourtant, sinon plaisant; mais asseurez-vous qu'elle la repassa par le foüet à bon escient, avec deux de ses compagnes qui en estoient de consente; et sans qu'elle avoit cet honneur de luy appartenir, à cause de la maison de Thurenne, alliée à celle de Boulogne, elle l'eust chastiée ignominieusement par le commandement exprès du Roy, qui détestoit estrangement tels escrits.
—Je me souviens qu'une fois le sieur de Matha, qui estoit un brave et vaillant gentilhomme que le Roy aimoit, et estoit parent de madame de Valentinois; il avoit ordinairement quelque plaisante querelle contre les dames et les filles, tant il estoit fol. Un jour, s'estant attaqué à une de la Reyne, il y en avoit une qu'on nommoit la grande Meray, qui s'en voulut prendre pour sa compagne; luy ne fit que simplement respondre: «Hà! je ne m'attaque pas à vous, Meray, car vous estes une grande coursiere bardable.» Comme de vray c'estoit la plus grande fille et femme que je vis jamais. Elle s'en plaignit à la Reyne que l'autre l'avoit appelée jument et coursiere bardable. La Reyne fut en telle colere qu'il fallust que Matha vuidast de la Cour pour aucuns jours, quelque faveur qu'il eust de madame de Valentinois sa parente; et d'un mois après son retour n'entra en la chambre de la Reyne et des filles.
Le sieur de Gersay fit bien pis à l'endroit d'une des filles de la Reyne à qui il vouloit mal pour s'en venger, encore que la parole ne luy manquast nullement; car il disoit et rencontroit des mieux, mais sur-tout quand il mesdisoit, dont il en estoit le maistre; mais la mesdisance estoit lors fort défendue. Un jour qu'elle estoit à l'après-dinée en la chambre de la Reyne avec ses compagnes et gentilshommes, comme alors la coustume estoit qu'on ne s'assioit autrement qu'en terre quand la Reyne y estoit, le dit sieur, ayant pris entre les mains des pages et laquais une c..... de bélier dont ils s'en joüoient à la basse-court (elle estoit fort grosse et enflée tout bellement), estant couché près d'elle, la coula entre la robbe et la juppe de cette fille, et si doucement qu'elle ne s'en advisa jamais, si-non que, lors que la Reyne se vint à se lever de sa chaise pour aller en son cabinet, cette fille, que je ne nommeray, se vint lever aussi-tost, et en se levant tout devant la Reyne, pousse si fort cette balle bellinière, pelue, velue, qu'elle fit six ou sept bonds joyeux, que vous eussiez dit qu'elle vouloit donner de soy-mesme du passe-temps à la compagnie sans qui'il luy coustast rien. Qui fut estonnée? ce fut la fille et la Reyne aussi, car c'étoit en belle place visible sans aucun obstacle. «Nostre-Dame! s'écria la Reyne, et qu'est cela, m'amie, et que voulez-vous faire de cela?» La pauvre fille, rougissant, à demy esplorée, se mit à dire qu'elle ne sçavoit que c'estoit, et que c'estoit, quelqu'un qui luy vouloit mal qui luy avoit fait ce meschant trait, et qu'elle pensoit que ce ne fust autre que Gersay. Luy, qui en avoit veu le commencement du jeu et des bonds, avoit passé la porte. On l'envoya quérir; mais il ne voulut jamais venir, voyant la Reyne si colère, et niant pourtant le tout fort ferme. Si fallut-il que pour quelques jours il fuyt sa colère et du Roy aussi: et sans qu'il estoit un des grands favoris du Roy-Dauphin avec Fontaine-Guerrin, il eust esté en peine, encore que rien ne se prouvast contre luy que par conjecture, nonobstant que le Roy fit ses courtisans et plusieurs dames ne s'en peussent engarder d'en rire, ne l'osant pourtant manifester, voyant la colère de la Reyne: car c'estoit la dame du monde qui sçavoit le mieux rabroüer et estonner les personnes.
—Un honneste gentilhomme et une damoiselle de la Cour vindrent une fois, de bonne amitié qu'ils avoient ensemble, à tomber en haine et querelle, si-bien que la damoiselle luy dit tout haut dans la chambre de la Reyne, estant sur ce différent: «Laissez-moi, autrement je diray ce que vous m'avez dit:» Le gentilhomme, qui luy avoit rapporté quelque chose en fidélité d'une très-grande dame, et craignant que mal ne luy advinst, que pour le moins il ne fust banny de la Cour, sans s'estonner il respondit (car il disoit très-bien le mot): «Si vous dites ce que je vous ay dit, je diray ce que je vous ay fait.» Qui fust estonnée? ce fust la fille: toutesfois elle respondit: «Que m'avez-vous fait?» L'autre respondit; «Que vous ay-je dit?» La fille par après replique: «Je sçay bien ce que vous m'avez dit;» l'autre: «Je sais bien ce que je vous ay fait.» La fille duplique «Je prouveray fort bien ce que vous m'avez dit;» l'autre respondit: «Je prouveray encore mieux ce que je vous ay fait.» Enfin, après avoir demeuré assez de temps en telles contestations par dialogues et repliques et dupliques, et pareils et semblables mots, s'en séparèrent par ceux et celles qui se trouvèrent là, encore qu'ils en tirassent du plaisir.
Tel débat parvint aux oreilles de la Reyne, qui en fut fort en colère, et en voulust aussitost sçavoir les paroles de l'un et les faits de l'autre, et les envoya quérir. Mais l'un et l'autre, voyant que cela tireroit à conséquence, advisèrent à s'accorder aussi-tost ensemble, et comparoissant devant la Reyne, de dire que ce n'estoit qu'un jeu qu'ils se contestoient ainsi, et que le gentilhomme ne luy avoit rien dit, ny luy rien fait à elle. Ainsi ils payèrent la Reyne, laquelle pourtant tança et blasma fort le gentilhomme, d'autant que ses paroles estoient trop scandaleuses. Le gentilhomme me jura vingt fois que, s'ils ne se fussent rapatriés et concertés ensemble, et que la damoiselle eust descouvert les paroles qu'il luy avoit dites, qui luy tournoient à grande conséquence, que résolument il eust maintenu son dire qu'il luy avoit fait, à peine qu'on la visitast, et qu'on ne la trouveroit point pucelle, et que c'estoit luy qui l'avoit dépucellée. «Oui, lui respondis-je: mais si l'on l'eust visitée et qu'on l'eust trouvée pucelle, car elle estoit fille, vous fussiez esté perdu, et vous y fust allé de la vie.—Hà! mort Dieu! me respondit-il, c'est ce que j'eus voulu le plus qu'on l'eust visitée: je n'avois point peur que la vie y eust couru; j'estois bien asseuré de mon baston; car je sçavois bien qui l'avoit dépucellée, et qu'un autre y avoit bien passé, mais non pas moy, dont j'en suis très-bien marry: et la trouvant entamée et tracée, elle estoit perdue et moy vengé, et elle scandalisée. Je fusse esté quitte pour l'espouser, et puis m'en défaire comme j'eusse peu.» Voilà comme les pauvres filles et femmes courent fortune, aussi bien à droit comme à tort.