—J'en ay cogneu une de très-grande part, laquelle vint à estre grosse d'un très-brave et galland prince[114]: on disoit pourtant que c'estoit en nom de mariage, mais par après on sceut le contraire. Le roy Henry le sceut le premier qui en feust extresmement fasché, car elle luy en appartenoit un peu: toutesfois, sans faire plus grand bruit ny scandale, le soir au bal la voulut mener danser le bransle de la Torche[115] et puis la fit mener danser à un autre la gaillarde et les autres bransles, là où elle monstra sa disposition et sa dextérité mieux que jamais, avec sa taille qui estoit très-belle et qu'elle accommodoit si bien ce jour-là, qu'il ny avoit aucune apparence de grossesse: de sorte que le Roy, qui avoit ses yeux toujours fort fixement sur elle, ne s'en apperceust non plus que si elle ne fust esté grosse, et vint à dire à un très grand de ses plus familiers: «Ceux-là sont bien meschants et malheureux d'estre allés inventer que cette pauvre fille estoit grosse; jamais je ne luy ay veu meilleure grace. Ces meschants détracteurs qui en ont parlé ont menty et ont très-grand tort.» Et ainsi ce bon prince excusa cette fille et honneste damoiselle, et en dit de mesme à la Reyne estant couché le soir avec elle. Mais la Reyne, ne se fiant à cela, la fit visiter le lendemain au matin, elle estant présente, et se trouva grosse de six mois; laquelle luy advoüa et confessa le tout sous la courtine de mariage. Pourtant le Roy, qui estoit tout bon, fit tenir le mystère le plus secret qu'il put sans escandaliser la fille, encore que la Reine en fust fort en colere. Toutesfois ils l'envoyèrent tout coy chez ses plus proches parents, où elle accoucha d'un beau fils, qui pourtant fut si malheureux qu'il ne put jamais estre advoüé du pere putatif; et la cause en traîna longuement, mais la mere n'y put jamais rien gagner.

—Or le roy Henry aimoit aussi-bien les bons contes que ses prédécesseurs; mais il ne vouloit point que les dames en fussent escandalisées ny divulguées: si bien que luy, qui estoit d'assez amoureuse complexion, quand il alloit voir les dames, y alloit le plus caché et le plus couvert qu'il pouvoit, afin qu'elles fussent hors de soupçon et diffame; et s'il en avoit aucunes qui fussent descouvertes, ce n'estoit pas sa faute ny de son consentement, mais plustost de la dame: comme une que j'ay ouy dire, de bonne maison, nommée madame Flamin, d'Escosse, laquelle, ayant été enceinte du fait du Roy, elle n'en faisoit point la petite bouche, mais très-hardiment disoit en son escossiment francisés «J'ay fait tant j'ay pu, que, Dieu merci, je suis enceinte du Roy, dont je m'en sens très-honorée et très-heureuse; et si je veux dire que le sang royal a je ne sais quoy de plus suave et friande liqueur que l'autre, tant que je m'en trouve bien, sans conter les bons brins de présents que l'on en tire.» Son fils, qu'elle en eust alors, fut le feu grand prieur de France, qui fut tué dernièrement à Marseille, qui fut un très-grand dommage, car c'estoit un très-honneste, brave et vaillant seigneur: il le monstra bien à sa mort. Et si estoit homme de bien et le moins tyran gouverneur de son temps ny depuis, et la Provence en sauroit bien que dire, et encore que ce fust un seigneur fort splendide et de grande despense; mais il estoit homme de bien et se contentoit de raison. Cette dame, avec d'autres que j'ay ouy dire, estoit en cette opinion, que, pour coucher avec son roy, ce n'estoit point diffame, et que putains sont celles qui s'adonnent aux petits, mais non pas aux grands roys et galants gentilshommes; comme cette reyne amazone que j'ai dit, qui vint de trois cent lieuës pour se faire engrosser à Alexandre, pour en avoir de la race: toutesfois l'on dit qu'autant vaut l'un que de l'autre.

—Après le roy Henry vint le roy François second, duquel le règne fust si court que les mesdisants n'eurent loisir de se mettre en place pour mesdire des dames: encore que s'il eust régné longtemps, ne faut point croire qu'il les eust permis en sa Cour; car c'estoit un roy de très-bon et très-franc naturel, et qui ne se plaisoit point en medisances; outre qu'il estoit fort respectueux à l'endroit des dames et les honoroit fort: aussi avoit-il la reyne sa femme et la reyne sa mère, et messieurs ses oncles, qui rabroüoient fort ces causeurs et picqueurs de la langue. Il me souvient qu'une fois, luy estant à Saint Germain en Laye, sur le mois d'aoust et de septembre, il lui prit envie d'aller le soir voir les cerfs en leurs ruths, en cette belle forest de Saint Germain, et menoit des princes ses plus grands familiers et aucunes grandes dames et filles que je dirois bien. Il y en eut quelqu'un qui en voulut causer et dire que cela ne sentoit point sa femme-de-bien, ny chaste, d'aller voir de tels amours et tels ruths de bestes, d'autant que l'appétit de Vénus les en eschauffoit davantage à telle imitation et telle vueue, si bien que, quand elles s'en voudroient degouster, l'eau ou la salive leur en viendroit à la bouche du mitan, que par après il n'y auroit aucun remede de l'en oster, si-non par autre cause ou salive de sperme. Le Roy le sceut, et les princes et dames qui l'y avoient accompagné. Asseurez-vous que si le gentilhomme n'eust si-tost escampé, il estoit très-mal; et ne parut à la Cour qu'après sa mort et son regne. Il y eut force libelles diffamatoires contre ceux qui gouvernoient alors le royaume; mais il n'y eut aucun qui piquast et offensast plus qu'une invective intitulée le Tigre (sur l'imitation de la première invective de Cicéron contre Catilina), d'autant qu'elle parloit des amours d'une très-grande et belle dame, et d'un grand son proche. Si le galant auteur fust esté apprehendé, quand il eust eu cent mille vies il les eust toutes perdues; car et le grand et la grande en furent si estommaqués qu'ils en cuidèrent desespérer. Ce roy François ne fut point sujet à l'amour comme ses prédécesseurs; aussi eust-il eu grand tort, car il avoit pour espouse la plus belle femme du monde et la plus aimable; et qui l'a telle ne va point au pourchas comme d'autres, autrement il est bien misérable; et qui n'y va peu se soucie-t-il de dire mal des dames, ny bien et tout, si-non que de la sienne. C'est une maxime que j'ay ouy tenir à une honneste personne; toutesfois je l'ay vue faillir plusieurs fois.

Le roy Charles IX vint après, lequel, pour sa tendresse d'aage, ne se soucioit du commencement des dames, ains se soucioit plus-tost à passer son temps en exercice de jeunesse. Toutefois feu M. de Sipierre, son gouverneur, et qui estoit, à mon gré et de chacun aussi, le plus honneste et le plus gentil cavalier de son temps et le plus courtois et révérentieux aux dames, en apprit si bien la leçon au Roy son maistre et disciple, qu'il a esté autant à l'endroit des dames qu'aucuns roys ses prédécesseurs; car jamais et petit et grand, il n'a veu dames, fust-il le plus empesché du monde ailleurs, ou qu'il courust ou qu'il s'arrestast, ou à pied ou à cheval, qu'aussitost il ne la saluast et luy otast son bonnet fort reverentieusement. Quand il vint sur l'aage d'amour, il servit quelques honnestes dames et filles que je sçay, mais avec si grand honneur et respect que le moindre gentilhomme de sa Cour eust sceu faire. De son regne les grands pasquineurs commencèrent pourtant avoir vogue, et mesme aucuns gentilshommes bien gallants de la Cour, lesquels je ne nommeray point, qui détractoient estrangement des dames, et en général et en particulier, voire des plus grandes; dont aucuns en ont eu des querelles à bon escient, et s'en sont très-mal trouvez: non pourtant qu'ils advoüassent le fait, car ils nioient tout; aussi s'en fussent-ils trouvez de l'escot s'ils l'eussent advoüé, et le Roy leur eust bien fait sentir, car ils s'attaquoient a de trop grandes. D'autres faisoient bonne mine, et enduroient a leur barbe mille démentis qu'on disoit conditionels et en l'air, et mille injures qu'ils buvoient doux comme laict, et n'osoient nullement repartir; autrement il leur alloit de la vie: en quoy bien souvent me suis-je estonné de telles gens qui se mettoient ainsi à mesdire d'autruy, et permettre qu'on mesdist à leur nez tant et tant d'eux. Si avoient-ils pourtant la réputation d'estre vaillants; mais en cela ils enduroient le petit affront gallantement sans sonner mot.

—Je me souviens d'un pasquin qui fust fait contre une très-grande dame veufve, belle et bien honneste, qui vouloit convoler avec un très-grand prince jeune et beau. Il y eut quelques-uns que je sçay bien, qui, ne voulants ce mariage, pour en destourner le prince, firent un pasquin d'elle, le plus scandaleux que j'aye point veu, là où ils l'accomparoient à cinq ou six grandes putains anciennes, fameuses, fort lubriques, et qu'elle les surpassoit toutes. Ceux-mesmes qui avoient fait le pasquin le luy présentèrent, disants pourtant qu'il venoit d'autres, et qu'on leur avoit baillé. Ce prince, l'ayant veu, donna des démentis et dit mille injures en l'air à ceux qui l'avoient fait; eux passèrent tout sous silence, encor qu'ils fussent des braves et vaillants. Cela donna pourtant pour le coup à songer au prince, car le pasquin portoit et monstroit au doigt plusieurs particularitez, mais au bout de deux ans le mariage s'accomplit.

Le Roy estoit si généreux et bon, que nullement il favorisoit tels gens d'avoir de petits mots joyeux avec eux à part. Bien les aimoit-il, mais ne vouloit que le vulgaire en fust abreuvé, disant que sa Cour, qui estoit la plus noble et la plus illustre de grandes et belles dames de tout le monde, et pour telle réputée, ne vouloit qu'elle fust villipendée et mesestimée par la bouche de tels causeurs et galants: et c'estoit à parler ainsi des courtisannes de Rome, de Venise et d'autres lieux, et non de la Cour de France; et que, s'il estoit permis de le faire, il n'estoit permis de le dire. Voilà comment ce roy estoit respectueux aux dames, voire tellement qu'en ses derniers jours je sçay qu'on luy voulut donner quelque mauvaise impression de quelques très-grandes et très-belles et honnestes dames, pour estre broüillées en quelques très-grandes affaires qui luy touchoient; mais il n'en voulut jamais rien croire, ains leur fit aussi bonne chere que jamais et mourut avec leurs bonnes graces et grande quantité, de leurs larmes qu'elles espandirent sur son corps. Et le trouvèrent à dire puis après bien quand le roy Henry troisiesme vint à luy succéder, lequel, pour aucuns mauvais rapports qu'un luy avoit fait d'elles en Pologne, n'en fit à son retour si grand conte comme il avoit fait auparavant, et d'icelle et d'autres que je sçay s'en fit un très-rigoureux censeur, dont pour cela il n'en fut pas plus aimé; si que je croy qu'en partie elles ne luy ont point peu nuy, ny à sa malle fortune ny à sa ruyne. J'en diray bien quelques particularitez, mais je m'en passeray bien: si-non qu'il faut considérer que la femme est fort encline à la vengeance; car, quoy qu'il tarde, elle l'exécute: au contraire du naturel de la vengeance d'aucuns, laquelle du commencement est fort ardente et chaude à s'en faire accroire, mais par le temporisement et longueur elle s'attiédist et vient à néant. Voilà pourquoy il s'en faut garder du premier abord, et par le temps parer aux coups; mais la furie, l'abord et le temporisement durent toujours en la femme jüsqu'à la fin; je dis d'aucunes, mais peu. Aucuns ont voulu excuser le Roy de la guerre qu'il faisoit aux dames par descriements, que c'estoit pour refréner et corriger le vice, comme si la correction en cela luy servoit; veu que la femme est de tel naturel, que tant plus on luy défend cela, tant plus y est-elle ardente, et a-t-on beau luy faire le guet. Aussi, par expérience, ay-je veu que pour luy on ne se détournoit de son grand chemin. Aucunes dames a-t-il aimé, que je sçay bien, avec de très-grands respects, et servy avec très-grand honneur, et mesme une très-grande et belle princesse, dont il devint tant amoureux avant qu'aller en Poulogne, qu'après estre roy il se résolut de l'espouser, encor qu'elle fust mariée à un grand et brave prince, mais il estoit à luy rebelle et réfugié en pays estrange pour amasser gens et luy faire la guerre; mais à son retour en France la dame mourut en ses couches. La mort seule empescha ce mariage, car il y estoit résolu: par la faveur et dispense du Pape il l'espousoit; qui ne luy eust refusée, estant un si grand roy, et pour plusieurs autres raisons que l'on peut penser. A d'autres aussi a-t-il fait l'amour pour les descrier.

J'en sçay une grande que, pour des desplaisirs que son mary luy avoit faits, et ne le pouvant atrapper, s'en vengea sur sa femme, qu'il divulgua en la présence de plusieurs: encore cette vengeance estoit-elle douce, car, au lieu de la faire mourir, il la faisoit vivre. J'en sçay une qui, faisant trop de la galante, et pour un desplaisir qu'elle luy fit, exprès luy fit l'amour, et sans grand peine de persuasion luy donna un rendez-vous en un jardin où ne faillit de se trouver; mais il ne la voulut toucher autrement (ce disent aucuns, mais il la toucha fort bien), ains la faire voir en place de marché, et puis la bannit de la Cour avec opprobre. Il désiroit et estoit fort curieux de sçavoir la vie des unes et des autres et en sonder leur vouloir. On dit qu'il faisoit quelquefois part de ses bonnes-fortunes à aucuns de ses plus privez. Bienheureux estoient-ils ceux-là; car les restes de ces grands roys ne sçauroient estre que très-bons. Les dames le craignoient fort, comme j'ay veu, et leur faisoit luy-mesme des reprimandes, ou en prioit la Reyne sa mere, qui de soy en estoit assez prompte, mais non pour aimer les mesdisans, ainsi que je l'ay monstré cy-devant par ces petits exemples que j'ay allégués, auxquels y prenant pied et altération, que pouvoit-elle faire aux autres quand ils touchoient au vif et à l'honneur des dames?

Ce roy avoit tant accoustumé dès son jeune aage, comme j'ay veu, de sçavoir des contes de dames, voire moy-même luy en ay-je fait aussi quelqu'un: et en disoit aussi, mais fort secrètement, de peur que la Reyne sa mere le sceust, car elle ne vouloit qu'il le dist à d'autres qu'à elle, pour en faire la correction: tellement que, venant en aage et en liberté, n'en perdit la possession; et pour ce, sçavoit aussi-bien comme elles vivoient en sa cour et en son royaume, au moins aucunes, et mesmes les grandes, que s'il les eust toutes pratiquées; et si aucunes y en avoit qui vinssent à la Cour nouvellement, en les accostant fort courtoisement et honnestement pourtant, leur en contoit de telle façon qu'elles en demeuroient estonnées en leurs âmes d'où il avoit appris toutes ces nouvelles, luy niant et désadvoüant pourtant le tout. Et s'il s'amusoit en cela, il ne laissoit d'appliquer son esprit en autres et plus grandes choses, si hautement, qu'on l'a tenu pour le plus grand roy que de cent ans il y a eu en France, ainsi que j'en ay escrit ailleurs en un chapitre de luy fait à part[116]. Je n'en parle donc plus, encor qu'on me pust dire que je ne suis esté assez copieux d'exemples de luy pour ce sujet, et que j'en devois dire davantage si j'en sçavois. Ouy, j'en sçai prou, et des plus sublins; mais je ne veux pas tout à coup dire les nouvelles de la Cour ny du reste du monde; et aussi que je pourrois si bien pailler et couvrir mes contes, que l'on ne s'en apperceust sans escandale.

Or il y a de ces détracteurs des dames de diverses sortes. Les uns en medisent d'aucunes pour quelque desplaisir qu'elles leur auront fait, encor qu'elles soient des plus chastes du monde, et les font, d'un ange beau et pur qu'elles sont, un diable tout infect de meschanceté: comme un honneste gentilhomme que j'ay veu et cogneu, lequel pour un léger desplaisir qu'une très-honneste et sage dame luy avoit fait, la descria fort vilainement; dont il en eut bonne querelle. Et disoit: «Je sçay bien que j'ay tort, et ne nie point que cette dame ne soit très-chaste et tres-vertueuse: mais quiconque sera telle, celle-là qui m'aura le moins du monde offensé, quand elle seroit aussi chaste et pudique que la vierge Marie, puis qu'autrement il ne m'est permis d'en avoir raison comme d'un homme, j'en dirai pis que pendre.» Mais Dieu pourtant s'en peut irriter. D'autres détracteurs y a-t-il qui, aimant des dames et ne pouvant rien tirer de leur chasteté, de dépit en causent comme de publiques; et si font pis: ils publient et disent qu'ils en ont tiré ce qu'ils vouloient, mais, les ayant connues et apperceues par trop lubriques, les ont quittées. J'en ay cogneu force en nos cours de ces humeurs. D'autres, qui à bon escient quittent leurs mignons et favoris de couchettes, et puis, suivant leurs légéretés et inconstances, s'en sont desgoustées et repris d'autres en leur place: sur ce, ces mignons, despitez et desespérez, vous peignent et descrient ces pauvres femmes, ne faut pas dire comment, jusques à raconter particulièrement leurs lascivetez et paillardises qu'ils ont ensemble exercées, et à descouvrir leurs sis qu'elles portent sur leur corps nud, afin que mieux ou les croye. D'autres y a-t-il qui, despitez qu'elles en donnent aux autres et non à eux, en mesdisent à toute oustrance, et les font guetter, espier et veiller, enfin qu'au monde ils donnent plus grande conjecture de leurs véritez. D'autres qui, espris de belle jalousie, sans aucun sujet que celuy-là, maldisent de ceux qu'elles aiment le plus, et qu'eux-mesmes aiment tant qu'ils ne les voyent pas à demy. Voilà l'un des plus grands effets de la jalousie: et tels détracteurs ne sont tant à blasmer qu'on le diroit bien; car il faut imputer cela à l'amour et à la jalousie, deux frère et sœur d'une mesme naissance. D'autres détracteurs y a-t-il qui sont si fort nez et accoutumez à la mesdisance, que plustost qu'ils ne mesdisent de quelque personne ils mesdiroient d'eux-mesmes. A votre advis, si l'honneur des dames est espargné en la bouche de tels gens? Plusieurs en nos cours en ay-je veu tels qui, craignant de parler des hommes de peur de la touche, se mettoient sur la draperie des pauvres dames, qui n'ont autre revanche que les larmes, regrets et paroles. Toutes-fois en ay-je cogneu plusieurs qui s'en sont très-mal trouvez: car il y a eu des parents, des freres, des amis de leurs serviteurs, voire des maris, qui en ont fait repentir plusieurs, et remascher et avaller leurs paroles. Enfin, si je voulois raconter toutes les diversitez des destracteurs des dames qu'il y en a, je n'aurois jamais fait. Une opinion en amour ay-je veu tenir à plusieurs, qu'un amour secret ne vaut rien s'il n'est pas un peu manifeste, si-non à tous, pour le moins à ses plus privez amis: et si à tous il ne se peut dire pour le moins que le manifeste s'en fasse, ou par monstre ou par faveurs, ou de livrées et couleurs, ou actes chevaleresques, comme courrements de bague, tournois, masquarades, combats à la barriere, voire à ceux de bon escient quant on est à la guerre; certes le contentement en est très-grand en soy. Comme de vray, de quoy serviroit à un grand capitaine d'avoir fait un beau et signalé exploit de guerre, et qu'il fust teu et nullement sceu? je croy que ce luy seroit un despit mortel. De mesme en doivent estre les amoureux qui aiment en bon lieu, ce disent aucuns: et de cette opinion en a esté le principal chef M. de Nemours, le parangon de toute chevalerie; car, si jamais prince, seigneur ou gentilhomme a esté heureux en amours, ç'a esté celuy-là. Il ne prenoit pas plaisirs à les cacher à ses plus privez amis; si est-ce qu'à plusieurs il les a tenues si secrettes qu'on ne les jugeoit que mal aisément. Certes pour les dames mariées la descouverte en est fort dangereuse: mais pour les filles et veufves qui sont à marier, n'importe; car la couleur et prétexte d'un mariage futur couvre tout.

—J'ay cogneu un gentilhomme très-honneste à la Cour, qui, servant une très-grande dame, estant parmy ses compagnons un jour en devis de leurs maistresses, et se conjurans tous de les descouvrir entr'eux de leur faveur, ce gentilhomme ne voulut jamais décéler la sienne, ains en alla controuver une autre d'autre part, et leur donna ainsi le bigu, encore qu'il y eust un grand prince en la troupe qui l'en conjurast et se doutast pourtant de cet amour secret: mais luy et ses compagnons n'en tirèrent que cela de luy; et pourtant à part soy maudit cent fois sa destinée qui l'avoit là contraint de ne raconter, comme les autres, sa bonne fortune, qui est plus gracieuse à dire que sa male.