—Un autre ay-je cogneu, bien galant cavalier, lequel, par sa présomption trop libre qu'il prit de descouvrir sa maistresse qu'il devoit taire, tant par signes que paroles et effets, en cuida estre tué par un assassinat qu'il faillit: mais pour un autre sujet il n'en faillit un autre, dont la mort s'ensuivit.
—J'estois à la Cour du temps du roy François II, que le comte de Saint-Agnan espousa à Fontainebleau la jeune Bourdeziere. Le lendemain, le nouveau marié estant venu en la chambre du Roy, un chacun luy commença à faire la guerre, selon la coustume; dont il y eut un grand seigneur très-brave qui luy demanda combien de postes il avoit couru. Le marié respondit cinq. Par cas il y eut présent un honneste gentilhomme, secrétaire, qui estoit-là fort favory d'une très-grande princesse que je ne nommeray point, qui dit que ce n'estoit guères pour le beau chemin qu'il avoit battu et pour le beau temps qu'il faisoit, car c'estoit en esté. Ce grand seigneur lui dit: «Hà! mordieu! il vous faudroit des perdriaux à vous!» Le secrétaire répliqua: «Pourquoy non? Par Dieu! j'en ay pris une douzaine en vingt-quatre heures sur la plus belle motte qui soit ici à l'entour, ny qui soit possible en France.» Qui fust esbahy? ce fut ce seigneur; car par-là il apprit ce dont il se doutoit il y avoit long-temps: et d'autant qu'il estoit fort amoureux de cette princesse, fut fort marry de ce qu'il avoit longuement chassé en cet endroit et n'avoit jamais rien pris, et l'autre avoit esté si heureux en rencontre et en sa prise. Ce que le seigneur dissimula pour ce coup; mais depuis, en temporisant son martel, la luy cuida rendre chaud et couvert, sans une considération que je ne diray point: mais pourtant il luy porta tousjours quelque haine sourde; et si le secrétaire fust esté bien advisé, il n'eust vanté ainsi sa chasse, mais l'eust tenue très-secrète, et mesme en une si heureuse adventure, dont il en cuida arriver de la broüillerie et de l'escandale. Que diroit-on d'un gentilhomme de par le monde, que, pour quelque déplaisir que luy avoit fait sa maistresse, alla jouer et perdre son portrait qu'elle luy avoit donné, qu'il portoit au col, dont le mary fut fort estonné et moins aimant sa femme, qui en sceut colorer le fait ainsi qu'elle put? Que diroit-on d'un gentilhomme de par le monde, que, pour quelque desplaisir que luy avoit fait sa maistresse, alla joüer et perdre son portrait aux dez contre un de ses soldats, car il avoit grande charge en l'infanterie; ce qu'elle sceut, et en cuida crever de despit, et qui s'en fascha fort. La Reyne-mère sceut, qui luy en fit la réprimende, sur ce que le desdain en estoit par trop grand, que d'aller ainsi abandonner au sort de dez le portrait d'une belle et honneste dame. Mais ce seigneur en rabilla le fait, disant que de sa couche il avoit réservé le parchemin du dedans, et n'avoit que couché la boëte qui l'enserroit, qui estoit d'or et enrichie de pierreries. J'en ay veu souvent demener le conte entre la dame et le seigneur bien plaisamment, et en ay ry d'autrefois mon saoul. Si diray-je une chose, qu'il y a des dames, dont j'en ay veu aucunes, qui veulent estre en leurs amours bravées, menacées, voire gourmandées, et les a-t-on plustost de telle sorte que par douces compositions; ny plus ny moins qu'aucunes forteresses qu'on a par force, et d'autres par douceur; mais pourtant elles ne veulent estre injuriées ny descriées pour putains; car bien souvent les paroles offensent plus que les effects.
—Sylla ne voulut jamais pardonner à la ville d'Athenes qu'il ne la ruinast de fond en comble, non pour opiniastreté d'avoir tenu contre luy, mais seulement par ce que dessus les murailles ceux de dedans en parlérent mal, et touchèrent l'honneur bien au vif de Metella, sa femme.
—En quelques lieux de par le monde, que je ne nommeray point, les soldats aux escarmouches et aux siéges de places se reprochoient les uns aux autres l'honneur de deux de leurs princesses souveraines, jusques-là à s'entredire: «La tienne joue bien aux quilles;—la tienne rempelle aussi.» Par ces brocards et sobriquets, les princesses animoient bien autant les leurs à faire du mal et des cruautez, que d'autres sujets, ainsi que je l'ay veu.
—J'ay ouy raconter que la principale occasion qui anima plus la reyne d'Hongrie à allumer ses beaux feux vers la Picardie et autres parts de France, ce fut à l'appétit de quelques insolents bavards et causeurs, qui parloient ordinairement de ses amours, et chantoient tout haut et par-tout an: Au Barbanson et la reyne d'Hongrie, chanson grossiere pourtant, et sentant à pleine gorge son avanturier ou villageois.
—Caton ne peut jamais aimer César, depuis qu'estant au sénat qu'on délibéroit contre Catilina et sa conjuration, et qu'on en soupçonnoit César estant au conseil, fut apporté audit César, en cachette, un petit billet, ou, pour mieux dire, un poulet, que Servilia, sœur de Caton, lui envoyoit, qui portoit assignation ou rendez-vous pour coucher ensemble. Caton, ne s'en doutant point, ainsi de la consente dudit César avec Catilina, cria tout haut que le sénat luy fist commandement d'exhiber ce dont estoit question. César, à ce contraint, le monstra, où l'honneur de sa sœur se trouva fort escandalisé et divulgué. Je vous laisse à penser donc si Caton, quelque bonne mine qu'il fist d'haïr César à cause de la république, s'il le put jamais aimer, veu ce trait scandaleux. Ce n'estoit pas pourtant la faute de César, car il falloit nécessairement qu'il manifestast ce brevet; autrement il lui alloit de la vie. Et croy que Servilia ne luy en voulut point de mal autrement pour cela: comme de fait ne laissèrent à continuer leurs amours, desquelles vint Brutus, qu'on disoit César en estre pere; mais il luy rendit mal pour l'avoir mis au monde. Or les dames, pour s'abandonner aux grands, courent beaucoup de fortune; et si elles en en tirent des faveurs, des grandeurs et des moyens, elles les acheptent bien. J'ay ouy conter d'une dame belle, honneste et de bonne maison, mais non de si grande comme d'un grand seigneur qui en estoit très-fort amoureux; et l'ayant trouvée un jour en sa chambre, seule avec ses femmes, assise sur son lit, après quelques propos et devis tenus d'amour, ce seigneur vint à l'embrasser, et par douce force la coucha sur son lict; puis, venant au grand assaut, et elle l'endurant avec une petite et civile opiniastreté, elle luy dit: «C'est un grand cas que vous autres grands seigneurs ne vous pouvez engarder d'user de vos autoritez et libertez à l'endroit de nous autres inférieures. Au moins, si le silence vous estoit commun comme la liberté de parler, vous seriés par trop désirables et pardonnables. Je vous prie donc, monsieur, tenir secret cecy que vous faites, et garder mon honneur.» Ce sont les propos coustumiers dont usent les dames inférieures à leurs supérieurs: «Hà! monsieur, disent-elles, advisez au moins à mon honneur!» D'autres disent: «Ah! monsieur, si vous dites cecy, je suis perdue; gardez, pour Dieu, mon honneur.» D'autres disent: «Monsieur, mais que vous n'en sonniez mot, et mon honneur soit sauvé, je ne m'en soucie point.» Comme voulant arguer par-là qu'on en peut faire tant qu'on voudra en cachette, et mais que le monde n'en sçache rien, elles ne pensent point estre deshonorées. Les plus grandes et superbes dames disent à leurs galands inférieurs: «Donnez-vous bien de garde d'en dire un mot, tant seul soit-il; autrement il vous va de la vie; je vous feray jetter en sac dans l'eau, ou je vous feray couper les jarretz;» et autres tels et semblables propos prononcent-elles: si bien qu'il n'y a dame, de quelque qualité qui soit, qui veuille estre scandalisée ny pourmenée tant soit peu par le palais de la bouche des hommes. Si en a-t-il aucunes qui sont si mal-advisées, ou forcenées, ou transportées d'amour, que, sans que les hommes les accusent, d'elles-mesmes se descrient, comme fut, il n'y a pas long-temps, une très-belle et honneste dame, de bonne part, de laquelle un grand seigneur en estant devenu fort amoureux, et puis après en joüissant, et luy ayant donné un très-beau et riche bracelet, où luy et elle estoient très-bien pourtraits, elle fut si maladvisée de le porter ordinairement sur son bras tout nud par-dessus le coude; mais un jour son mary, estant couché avec elle, par cas il le trouva et le visita, et là-dessus trouva sujet de s'en défaire par la violence de la mort. Quelle maladvisée femme!
—J'ay congneu d'autres fois un très-grand prince souverain, lequel, ayant gardé une maistresse des plus belles de la Cour l'espace de trois ans, au bout desquels il luy fallut faire un voyage pour quelque conqueste, avant qu'y aller vint tout à coup très-amoureux d'une très-belle et honneste princesse s'il en fut oncques: et pour luy monstrer qu'il avait quitté son ancienne maistresse pour elle, et la vouloit du tout honorer et servir sans plus se soucier de la mémoire de l'autre, il luy donna avant partir toutes les faveurs, joyaux, bagues, portraits, bracelets et toutes gentillesses que l'ancienne lui avait données, dont aucunes estant veues et apperceues d'elle, elle en cuida crever de despit, non pourtant sans le taire; mais en se scandalisant fut contente de scandaliser l'autre. Je croy que, si cette princesse ne fust morte par après, le prince, au retour de son voyage, l'eust espousée.
—J'ay connu un autre prince, mais non si grand, lequel durant ses premières nopces et sa viduïté vint à aimer une fort belle et honneste damoiselle de par le monde, à qui il fit, durant leurs amours et soulas, de fort beaux présents de carcans, de bagues, de pierreries et force autres belles hardes, dont entr'autres il y avoit un fort beau et riche miroir où estait sa peinture. Or le prince vint à espouser une fort belle et très-honneste princesse de par le monde, qui lui fit perdre le goust de sa première maistresse, encore qu'elles ne se deussent rien l'une à l'autre de la beauté. Cette princesse sollicita et persuada tant M. son mary, qu'il envoya demander à sa première maistresse tout ce qu'il luy avoit jamais donné de plus exquis et de plus beau. Cette dame en eut un grand crévecœur, mais pourtant elle avoit le cœur si grand et si haut, encore qu'elle ne fust point princesse, mais pourtant d'une des meilleures maisons de France, qu'elle lui renvoya le tout du plus beau et du plus exquis, où estoit un beau miroir avec la peinture dudit prince; mais avant, pour le mieux décorer, elle prit une plume et de l'encre, et luy ficha dedans de grandes cornes au beau mitan du front; et délivrant le tout au gentilhomme, luy dit: «Tenez, mon amy, portez cela à vostre maistre, et que je luy envoye tout ainsi qu'il me le donna, et que je ne luy en ay rien osté ni adjouté, si ce n'est que de luy-mesme il y ait adjousté quelque chose du depuis; et dites à cette belle princesse sa femme qui l'a tant sollicité à me demander ce qu'il m'a donné, que si un seigneur de par le monde (le nommant par son nom comme je sçay) en eust fait de mesme à sa mère, et lui eust répété et osté ce qu'il luy avoit donné pour coucher souvent avec elle, par don d'amourette et joüissance, qu'elle seroit aussi pauvre d'affiquets et pierreries que damoiselle de la Cour; et que sa teste, qui en est si fort chargée aux dépens d'un tel seigneur et du devant de sa mère, que maintenant elle seroit tous les matins par les jardins à cueillir des fleurs pour s'en accommoder, au lieu de ces pierreries: or, qu'elle en fasse des pastez et des chevilles, je les luy quitte.» Qui a connu cette damoiselle la jugerait telle pour avoir fait ce coup, et ainsi elle-mesme me l'a-t-elle dit, et qui estoit très-libre en paroles: mais pourtant elle s'en cuida trouver mal, tant du mary que de la femme, pour se sentir ainsi descriée; à quoy on lui donna blasme, disant que c'estoit sa faute, pour avoir ainsi dépité et désespéré cette pauvre dame, qui avoit très-bien gagné tels présents par la sueur de son corps. Cette damoiselle, pour être l'une des belles et agréables de son temps, nonobstant l'abandon qu'elle avoit fait de son corps à ce prince, ne laissa à trouver party d'un très-riche homme, mais non semblable de maison, si bien que, venant un jour à se reprocher l'un à l'autre les honneurs qu'ils s'estoient fait de s'estre entre-mariez, elle qui estoit d'un si grand lieu, de l'avoir espousé, il luy fit response: «Et moi, j'ay fait plus pour vous que vous n'avez fait pour moy; car je me suis deshonnoré pour vous remettre vostre honneur.» Voulant inférer par-là que, puis qu'elle l'avoit perdu estant fille, le luy avoit remis l'ayant prise pour femme.
—J'ay ouy conter, et le tiens de bon lieu, que, lorsque le roy François premier eut laissé madame de Chasteau-Briand, sa maistresse fort favorite, pour prendre madame d'Estampes, estant fille appellée Helly, que madame la Régente avoit prise avec elle pour l'une de ses filles, et la produisit au roy François à son retour d'Espagne à Bordeaux, laquelle il prit pour sa maistresse, et laissa ladite mademoiselle de Chasteau-Briand, ainsi qu'un cloud chasse l'autre; madame d'Estampes pria le Roy de retirer de ladite madame de Chasteau-Briand tous les plus beaux joyaux qu'il luy avoit donnez, non pour le prix et la valeur, car pour lors les perles et pierreries n'avoient la vogue qu'elles ont eu depuis, mais pour l'amour des belles devises qui estoient mises, engravées et empreintes, lesquelles la Reyne de Navarre, sa sœur, avoit faites et composées; car elle en estoit très-bonne maistresse. Le roy François lui accorda sa priere, et lui promit qu'il le feroit; ce qu'il fit: et, pour ce, ayant envoyé un gentilhomme vers elle pour les luy demander, elle fit de la malade sur le coup, et remit le gentilhomme dans trois jours à venir, et qu'il auroit ce qu'il demandoit. Cependant, de despit, elle envoya quérir un orfèvre, et luy fit fondre tous ses joyaux, sans avoir respect ni acception des belles devises qui y estoient engravées: et après, le gentilhomme tourné, elle luy donna tous les joyaux convertis et contournez en lingots d'or. «Allez, dit-elle, portez cela au Roy, et dites luy que, puis qu'il luy a pleu me révoquer ce qu'il m'avoit donné si libéralement, que je luy rends et renvoye en lingots d'or. Pour quant aux devises, je les ay si bien empreintes et colloquées en ma pensée, et les y tiens si cheres, que je n'ay peu permettre que personne en disposast, en joüist et en eust de plaisir, que moy-mesme.» Quand le Roy eut receu le tout, et lingots et propos de cette dame, il ne dit autre chose, si-non: «Retournez-luy le tout; ce que j'en faisois, ce n'estoit pour la valeur (car je luy eusse rendu deux fois plus), mais pour l'amour des devises; et puis qu'elle les a fait ainsi perdre, je ne veux point de l'or, et le luy renvoye: elle a monstré en cela plus de courage et générosité que n'eusse pensé pouvoir provenir d'une femme.» Un cœur de femme généreuse dépité, et ainsi desdaigné, fait de grandes choses.
—Ces princes qui font ces révocations de présents, ne font pas comme fit une fois madame de Nevers, de la maison de Bourbon, fille de M. de Montpensier, qui a esté en son temps une très-sage, très-vertueuse et belle princesse, et pour telle tenue en France et en Espagne, où elle avoit esté nourrie quelque temps avec la reyne Elisabeth de France, estant sa coupiere, luy donnant à boire, d'autant que la reyne estoit servie de ses dames et filles, et chacunes avoit son estat, comme nous autres gentilshommes à l'entour de nos roys. Cette princesse fut mariée avec le comte d'Eu, fils aisné de M. de Nevers, elle digne de luy, et luy très-digne d'elle, car c'estoit un des beaux et agréables princes de son temps, et pour ce il fut aimé et recherché des belles et honnestes de la Cour, et entr'autres d'une qui estoit telle, et avec ce très-excorte et habile. Advint qu'il prit un jour à sa femme une bague dans son doigt fort belle, d'un diamant de quinze cents à deux mille escus, que la reyne d'Espagne luy avoit donnée à son départ. Ce prince, voyant que sa maistresse la luy loüoit fort et monstroit envie de la vouloir, luy, qui estoit très-magnanime et libéral, la luy donna librement, luy faisant accroire qu'il l'avoit gagnée à la paulme: elle ne la refusa point, et la prit fort privément, et, pour l'amour de luy, la portoit toujours au doigt; si bien que madame de Nevers (à qui monsieur son mary avoit fait accroire qu'il l'avoit perdue à la paulme, ou bien qu'elle demeuroit en gage) vint à voir la bague entre les mains de cette damoiselle, qu'elle sçavoit bien estre la maistresse de son mary. Elle fut si sage et si fort commandante à soy, que changeant seulement de couleur, et rongeant tout doucement son despit, sans faire autre semblant, tourna la teste de l'austre côté, et jamais n'en sonna mot à son mary ni à sa maistresse. En quoy elle fut fort à louer, pour ne contrefaire de l'accariastre, et se courroucer, et escandaliser la damoiselle, comme plusieurs autres que je sçay qui en eussent donné plaisir à la compagnie, et occasion d'en causer et en mesdire. Voilà comment la modestie en telles choses y est fort nécessaire et très-bonne, et aussi qu'il y a là de l'heur et du malheur aussi-bien qu'ailleurs; car telles dames y a-t-il qui ne sçauroient marcher ni broncher le moins du monde sur leur honneur, et en taster seulement du petit bout du doigt, que les voilà aussitost descriées, divulguées et pasquinées par-tout. D'autres y a-t-il, qui à pleines voiles voguent dans la mer et douces eaux de Vénus, et à corps nuds et estendus y nagent à nages estendues, et y folastrent leurs corps, et voyagent vers Cypre au temple de Vénus et ses jardins, et si délectent comme il leur plaist: au diable si l'on parle d'elles, ny plus ny moins que si jamais ne fussent esté nées. Ainsi la fortune favorise les unes et défavorise les autres en mesdisance; comme j'en ay veu plusieurs en mon temps, et y en a encore.