—Du temps du roy Charles IX fut fait un pasquin à Fontainebleau, fort vilain et escandaleux, où il n'espargnoit les princesses et les plus grandes dames, ny autres. Que si l'on en eust sceu au vray l'auteur, il s'en fust trouvé très-mal. A Blois aussi, lorsque le mariage de la reyne de Navarre fut accordé avec le roy son mary, il s'en fit un autre, aussi fort escandaleux, contre une très-grande dame, dont on n'en peut sçavoir l'auteur; mais bien y eut-il de braves et vaillants gentilshommes qui y estoient compris, qui bravèrent fort et donnèrent force démentis en l'air. Tant d'autres se sont faits qu'on ne voyoit autre chose, ni de ce regne, ni de celuy du roy Henry troisiesme; dont entr'autres en fut fait un fort escandaleux en forme d'une chanson, et sur le chant d'une courante qui se dansoit pour lors à la Cour, et pour ce se chanta entre les pages et laquais en basse et haute note. Du temps du roy Henry III fut bien pis fait; car un gentilhomme, que j'ay ouy nommer et connu, fit un jour présent à sa maistresse d'un livre de peintures où il y avoit trente-deux dames grandes et moyennes de la Cour, peintes au naturel, couchées et se joüans avec leurs serviteurs peints de mesme et au naïf. Telles y avoit-il qui avoient deux ou trois serviteurs, telle plus, telle moins: et ces trente-deux dames représentoient plus de sept-vingts figures de celles de l'Aretin, toutes diverses. Les personnages estoient si bien représentez et au naturel, qu'il semblent qu'ils parlassent et le fissent; les unes déshabillées et nues, les autres vestues avec mesmes robes, coëffures, parements et habillements qu'elles portoient et qu'on les voyoit quelquefois. Les hommes tout de mesme. Bref, ce livre fut si curieusement peint et fait, qu'il n'y avoit rien que dire: aussi avoit-il cousté huit à neuf cents escus, et estoit tout enluminé. Cette dame le presta et monstra un jour à une autre sienne compagne et grande amie, laquelle estoit fort aimée et fort familière d'une grande dame qui estoit dans le livre, et des plus avant et au plus haut degré; ainsi que bien luy appartenoit, luy en fit cas. Elle, qui estoit curieuse du tout, voulut voir avec une grande dame sa cousine, qu'elle aymoit fort, laquelle l'avoit conviée au festin de cette veuë, et qui estoit aussi de la peinture comme d'autres. La visite en fut faite curieusement et avec grande peine, de feuillet à feuillet, sans en passer un à la légère: si-bien qu'elles y consumèrent deux bonnes heures de l'après disnée. Elles, au lieu de s'en estomaquer et de s'en fascher, ce fut à elles à en rire, et de les admirer et de les fixement considérer, et se ravir tellement en leurs sens sensuels et lubriques, qu'elles s'entremirent à s'entre-baiser à la colombine, et à s'entre-embrasser et passer plus outre, car elles avoient entre elles deux accoutumé ce jeu très-bien. Ces deux dames furent plus hardies et vaillantes et constantes qu'une qu'on m'a dit, qui, voyant un jour ce mesme livre avec deux autres de ses amyes, elle fut si ravie et entra en telle extase d'amour et d'ardent désir à l'imitation de ces lascives peintures, qu'elle ne peut voir qu'au quatriesme feuillet, et au cinquiesme elle tomba esvanouüie. Voilà un terrible évanoüissement! bien contraire à celuy d'Octavia, sœur de César Auguste, laquelle, oyant un jour réciter à Virgile les trois vers qu'il avoit faits de son fils Marcellus mort dont elle luy en donna trois mille escus pour les trois seulement, s'esvanoüit incontinent. Que c'est que d'amour, et d'une autre sorte!

—J'ay ouy conter, et lors j'estois à la Cour, qu'un grand prince de par le monde, vieux et fort âgé, et qui, depuis sa femme perdue, s'estoit fort continemment porté en veufvage, comme sa grande profession de sainteté le portoit, il voulut revoler en secondes nopces avec une très-belle, vertueuse et jeune princesse. Et, d'autant que depuis dix ans qu'il avoit esté veuf n'avoit touché à femme, et craignant d'en avoir oublié l'usage (comme si c'estoit un art qui s'oublie) et de recevoir un affront la première nuict de ses nopces, et ne faire rien qui vallust, pour ce il se voulut essayer, et par argent fit gagner une belle jeune fille, pucelle comme la femme qu'il devoit espouser: encore dit-on qu'il la fit choisir qu'elle ressemblast un peu des traicts du visage de sa femme future. La fortune fut si bonne pour luy, qu'il monstra n'avoir point oublié encore ses vieilles leçons, et son essay luy fut si heureux que, hardi et joyeux, il alla à l'assault du fort de sa femme, dont il en rapporta bonne victoire et réputation. Cet essay fut plus heureux que celuy d'un gentilhomme que j'ay ouy nommer, lequel estant fort jeune et nigault, pourtant son père le voulut marier. Il voulut premierement faire l'essay, pour sçavoir s'il seroit gentil compagnon avec sa femme; et pour ce, quelques mois avant, il recouvra quelque fille de joye belle, qu'il faisoit venir toutes les après-dinées dans la garesne de son père, car c'estoit en esté, et là il s'esbaudissoit et se rigoloit, sous la fraischeur des arbres verds et d'une fontaine, avec sa damoiselle qu'il faisoit rage: de façon qu'il ne craignoit nul homme pour faire cette diantrerie à sa femme. Mais le pis fut que, la soir des nopces, venant à joindre sa femme, il ne peut rien faire. Qui fut esbahy; ce fut luy, et maugréer sa maudite pièce traistresse, qui luy avoit failly feu, ensemble le lieu où il estoit; puis, prenant courage, il dit à sa femme: «Mamye, je ne sçay que veut dire cecy, car tous les jours j'ay fait rage à la garesne de mon père;» et luy compta ses vaillances. «Dormons, et j'en suis d'avis, demain après disner je vous y meneray, et vous verrez autre jeu.» Ce qu'il fit, et sa femme s'en trouva bien; dont depuis à la Cour courut le proverbe: «Si je vous tenois à la garesne à mon pere, vous verriez ce que je sçaurois faire.» Pensez que le dieu des jardins, messer Priapus, les faunes et les satyres paillards, qui président aux bois, assistent-là aux bons compagnons, et leur favorisent leurs faits et exécutions. Tous essais pourtant ne sont pas pareils, ny ne portent pas coup tousjours, car, pour l'amour, j'y en ay veu et ouy dire plusieurs bons champions s'estre faillis à recorder leurs leçons et recoller leurs tesmoins quand ils venoient à la grande escole. Car les uns ou sont trop ardents et froids, ainsi que telles humeurs de glace et de chaud les y surprennent tout à coup; les autres ou sont perdus en extases d'un si souverain bien entre leurs bras; autres viennent appréhensifs; les autres tout à trac viennent flacqs, qu'ils ne sçauroient qu'en dire la cause; autres tout de vray ont l'esguillette noüée. Bref, il y a tant d'inconvénients inopinés qui là-dessus arrivent à l'improviste, que, si je les voulois raconter, je n'aurois fait de longtemps. Je m'en rapporte à plusieurs gens mariés et autres adventuriers d'amour, qui en sçauroient plus dire cent fois que moy. Tels essais sont bons pour les hommes, mais non pour les femmes; ainsi que j'ay ouy conter d'une mère et dame de qualite, laquelle, tenant une fille très-chère qu'elle avoit, et unique, l'ayant compromise à un honneste gentilhomme en mariage, avant que de l'y faire entrer, et craignant qu'elle ne peust souffrir ce premier et dur effort, à quoy on disoit le gentilhomme estre très-rude et fort proportionné, elle la fit essayer premièrement par un jeune page qu'elle avoit, assez grandet, une douzaine de fois, disant qu'il n'y avoit que la première ouverture fascheuse à faire, et que, se faisant un peu douce et petite au commencement, qu'elle endureroit la grande plus aisément; comme il advint, et qu'il y peut avoir de l'apparence. Cet essay est encore bien plus honneste et moins scandaleux qu'un qui me fut dit une fois en Italie, d'un pere qui avoit marié son fils, qui estoit encore un jeune sot, avec une fort belle fille, à laquelle, tant fat qu'il estoit, il n'avoit rien peu faire ny la premiere ny la seconde nuit de ses nopces; et, comme il eut demandé et au fils et à la nore comme ils se trouvoient en mariage, et s'ils avoient triomphé, ils respondirent l'un et l'autre «Niente.—A quoi a-t-il tenu?» demanda à son fils. Il respondit tout follement qu'il ne sçavoit comment il falloit faire. Sur quoi il prit son fils par une main et la nore par une autre, et les mena tous deux en une chambre, et leur dit: «Or je vous veux donc monstrer comme il faut faire.» Et fit coucher sa nore sur un bout du lit, et lui fit bien eslargir les jambes; et puis dit à son fils: «Or voy comment je fais;» et dit à sa nore: «Ne bougez; non importe, il n'y a point de mal.» Et en mettant son membre bien arboré dedans, dit: «Advise bien comme je fais, et comme je dis: Dentro fuero, dentro fuero;» et répliqua souvent ces deux mots en s'advançant dedans et reculant, non pourtant tout dehors. Et ainsi, après ces fréquentes agitations et paroles, dentro et fuero, quand ce vint à la consommation, il se mit à dire brusquement et viste: Dentro, dentro, dentro, dentro, jusqu'à ce qu'il eust fait. Au diable le mot de fuero. Et par ainsi, pensant faire du magister, il fut tout à plat adultère de sa nore, laquelle, ou qu'elle fist de la niaise, ou, pour mieux dire, de la fine, s'en trouva très-bien pour ce coup, voire pour d'autres que luy donna le fils et le pere et tout, possible pour luy mieux apprendre sa leçon, laquelle il ne luy voulut pas apprendre à demy ni à moitié, mais à perfection. Aussi toute leçon ne vaut rien autrement. J'ay ouy dire et conter à plusieurs amants adventuriers et bien fortunez, qu'ils ont veu plusieurs dames demeurées ainsi esvanouyes et pasmées estans dans ces doux alteres de plaisir; mais assez aisément pourtant retournoient à soy-mesmes: que plusieurs, quand elles sont là, elles s'escrient: «Hélas! je me meurs!» Je croy que cette mort leur est très-douce. Il y en a d'autres qui contournent les yeux en la teste pour telle délectation, comme si elles devoient mourir de la grande mort, et se laissant aller comme du tout immobiles et insensibles. D'autres ay-je ouy dire qui roidissent et tendent si violemment leurs nerfs, arteres et membres, qu'ils engendrent la goutecrampe; comme d'une autre que j'ay ouy dire, qui estoit si sujette qu'elle n'y pouvoit remédier.

D'autres font peter leurs os, comme si on leur rehabilloit de quelque rompure. J'ay ouy parler d'une, à propos de ses evanoüissements, qu'ainsi que son amoureux la manioit dessus un coffre, que, quand ce fut à la douce fin, elle se pasma de telle façon qu'elle se laissa tomber derrière le coffre à jambes ribaudaines, et s'engagea tellement entre le coffre et la tapisserie de la muraille, qu'ainsi qu'elle s'efforçoit à s'en dégager et que son amy lui aidoit, entra quelque compagnie qui la surprit faisant ainsi l'arbre fourchu, qui eut le loisir de voir un peu de ce qu'elle portoit, qui estoit tout très-beau pourtant; et fut à elle à couvrir le fait, en disant qu'un tel l'avoit poussée en se jouant ainsi derrière le coffre, et dire par beau semblant que jamais ne l'aymeroit. Cette dame courut bien plus grande fortune qu'une que j'ay ouy dire, laquelle, ainsi que son amy la tenoit embrassée et investie sur le bord de son lit, quand ce vint sur la douce fin qu'il eut achevé, et que par trop il s'estendoit, il avoit par cas des escarpins neufs qui avoient la semelle glissante, et s'appuyant sur des quarreaux plombez dont la chambre estoit pavée, qui sont fort sujets à faire glisser, il vint à se couler et glisser si bien sans se pouvoir arrester, que du pourpoint qu'il avoit, tout recouvert de clinquant, il en escorcha de telle façon le ventre, la motte, le cas et les cuisses de sa maistresse, que vous eussiez dit que les griffes d'un chat y avoient passé; ce qui cuisait si fort la dame qu'elle en fit un grand cri et ne s'en put engarder; mais le meilleur fut que la dame, parce que c'estoit en esté et faisoit grand chaud, s'estoit mise en appareil un peu plus lubrique que les autres fois, car elle n'avoit que sa chemise bien blanche et un manteau de satin blanc dessus, et les calleçons à part; si bien que le gentilhomme, après avoir fait sa glissade, fit précisément l'arrest du nez, de la bouche et du menton, sur le cas de sa maistresse, qui venoit fraischement d'estre barbouillé de son bouillon, que par deux fois desja il luy avoit versé dedans, et emply si fort qu'il en estoit sorty et regorgé la moitié sur les bords, dont par ainsi se barbouilla et nez, et bouche, et moustache, que vous eussiez dit qu'il venoit de frais de savoner sa barbe; dont la dame, oubliant son mal et son esgratigneure, s'en mit si fort à rire qu'elle luy dit: «Vous estes un beau fils, car vous avez bien lavé et nestoyé vostre barbe, d'autre chose pourtant que de savon de Naples.» La dame en fit le conte à une sienne compagne, et le gentilhomme à un sien compagnon. Voilà comment on l'a sçeu, pour avoir esté redit à d'autres; car le conte estoit bon et propre à faire rire. Et ne faut point douter que ces dames, quand elles sont à part, parmy leurs amies plus privées, qu'elles ne s'en fassent des contes aussi bons que nous autres et ne s'entredisent leurs amours et leurs tours les plus secrets, et puis en rient à pleine bouche, et se mocquent de leurs galands, quand ils font quelque faute ou quelque action de risée et mocquerie. Et si font bien mieux; car elles se dérobent les unes les autres leurs serviteurs, non tant quelquefois pour l'amour, mais pour en tirer d'eux tous les secrets, menées et folies qu'ils ont faites avec elles; et en font leur profit, soit pour en attiser davantage leurs feux, soit pour vengeance, soit pour s'entre-faire la guerre les unes aux autres en leurs privez devis, quand elles sont ensemble. Un pareil livre de figures à ce précédent que je viens de dire, fut fait à Rome du temps du pape Sixte dernier mort, ainsi que j'ai dit ailleurs. Or c'est assez sur ce sujet parlé. Je voudrois volontiers de bon cœur que plusieurs langues de notre France se fussent corrigées de ces mal-dires, et se comportassent comme celles d'Espagne; lesquelles, sur la vie, n'oseroient toucher tant soit peu l'honneur des dames de grandeur et réputation; voire les honorent-ils de telle façon, que, si on les rencontre en quelque lieu que ce soit, et que l'on crie tant soit peu lugar a las damas[117] tout le monde s'incline et leur porte-t-on tout honneur et révérence; et devant elles toutes insolences sont défendues sur la vie.

—Quand l'Impératrice, femme de l'empereur Charles, fit son entrée à Tolède, j'ay ouy dire que le marquis de Villane, l'un des grands seigneurs d'Espagne, pour avoir menacé un argusil qui l'avoit pressé de marcher et de s'advancer, il cuida estre en grande peine, parce que cette menace se fit en la présence de la dite Impératrice; et si ce fust esté en celle de l'Empereur n'en fust esté si grand bruit.

—Le duc de Féria estant en Flandre, et les reynes Eléonor et Marie marchans par pays, et leurs dames et filles après, et luy estant près de sa maistresse, et venant à prendre question contre un autre cavalier espagnol, tous deux cuidèrent perdre leurs vies, plus pour avoir fait tel scandale devant les Reynes et impératrices, que pour tout autre sujet. De mesmes don Carlos d'Avalos à Madrid, ainsi que la reyne Isabelle de France marchoit par la ville, s'il ne se fust soudain jetté dans une église qui sert là de refuge aux pauvres malheureux, il fust aussi-tost este exécuté à la mort; et luy fallut eschapper desguisé et s'enfuyr d'Espagne, dont il en a esté toute sa vie banny et confiné en la plus misérable isle de toute l'Italie, qui est Lipary.

—Les boufons mesmes, qui ont tout privilege de parler, s'ils touchent les dames, en patissent; ainsi qu'il en arriva une fois à un qui s'appeloit Legat, que j'ai congneu. Un jour nostre reyne Elisabeth de France, en devisant et parlant des demeures de Madrid et Valladolid, combien elles étoient plaisantes et delectables, elle dit que de bon cœur elle voudroit que ces deux places fussent si proches qu'elle en pust toucher l'une d'un pied, et l'autre de l'autre; et ce disoit en eslargissant fort les jambes. Le dit boufon, qui ouyt cela, dit: «Et moy je voudrois être au beau mitan, con un carrajo de bourrico, para encargar y plantar la raya.» Il en fut bien foüetté à la cuisine; dont pourtant il n'avoit tort de faire ce souhait, car cette Reyne estoit l'une des belles, agréables et honnestes qui fust jamais en Espagne, et valoit bien estre désirée de cette façon, non pas de luy, mais de plus honnestes gens que luy cent mille fois. Je pense que ces messieurs les mesdisants et causeurs des dames voudroient bien avoir et joüir du privilege de liberté qu'ont les vendangeurs de la campagne de Naples au temps des vendanges, auxquels il est permis, tant qu'ils vendangent, de dire tous les mots, pouilles et injures à tous les passants qui vont et viennent sur les chemins; si-bien que vous les verriez crier, hurler après eux, et les arauder sans en espargner aucuns, et grands et moyens, et petits, de quelque estat qu'ils soyent; et, qui est le plaisir, n'en espargnent aussy les dames, princesses et grandes qu'elles soyent; si-bien que de mon temps j'ay ouy dire et vu que plusieurs d'entre elles, pour en avoir le plaisir, se donnoient des affaires et alloient exprès aux champs, et passoient par les chemins pour les ouyr gazouiller et entendre d'eux mille sallauderies et paroles lubriques qu'ils leur disoient et débagouloient, leur faisant la guerre de leurs paillardises et lubricitez, qu'elles exerçoient envers leurs maris et serviteurs, jusques à leur reprocher leurs amours et habitations avec leurs cochers, pages, laquais et estafiers qui les conduisoient; et, qui plus est, leur demandoient librement la courtoisie de leur compagnie, et qu'ils les assailleroient et traiteroient bien mieux que tous les autres; et ce disoient en franchissant naïvement et naturellement les mots sans autrement les déguiser. Elles en estoient quittes pour en rire leur saoul et en passer leur temps, et leur en faire rendre response à leurs gens qui les accompagnoient, ainsi qu'il est permis d'en rendre le change. Les vendanges faites, ils se font treves de tels mots jusques à l'autre année, autrement en seroient recherchés et bien punis. On m'a dit que cette coustume dure encore, que beaucoup de gens en France voudroient bien qu'elle fust observée en quelque saison de l'année, pour avoir le plaisir de leurs mesdisances en toute seureté, qu'ils aiment tant. Or, pour faire fin, les dames doivent estre respectées par tout le monde, leurs amours et leurs faveurs tenues secrettes. C'est pourquoy l'Aretin disoit que, quand on estoit à ce point, les langues, que les amants et amantes s'entredonnent les uns aux autres, n'estoient desdiées tant pour se délecter, ny pour le plaisir qu'on y prenoit, que pour s'entrelier de langues ensemble et s'entrefaire le signal que l'on tienne caché le secret de leurs escoles, mesmes qu'aucuns lubriques et paillards maris imprudents se trouvent si libres et desbordez en paroles, que, ne se contentant des paillardises et lascivetez qu'ils commettent avec leurs femmes, les déclarent et publient à leurs compagnons et en font leurs contes; si bien que j'ay cogneu aucunes femmes en hayr leurs maris de mal mortel, et se retirer bien souvent des plaisirs qu'elles leur donnoient, pour ce sujet, ne voulant estre scandalisées, encore que ce fust un fait de femme à mary. M. du Bellay, le poëte, en ses tombeaux latins qu'il a composez, qui sont très-beaux, en a fait un d'un chien, qui me semble qu'il est digne estre mis ici, car il est fait à notre matiere, qui dit ainsi.

Latratu fures exceps, mutus amantes,
Sic placui domino, sic placui domina

C'est-à-dire:

Par mon japper, j'ay chassé les larrons, et, pour me tenir muet, j'ay accule les amants: ainsi j'ay pleu à mon maistre, ainsi j'ai pleu à ma maistresse.

Si donc on doit aimer les animaux pour estre secrets, que doit-on faire des hommes pour se taire? Et s'il faut prendre advis pour ce sujet d'une courtisanne qui a esté des plus fameuses du temps passé, et de grande clergesse en son mestier qui estoit Lamïa, faire le peut-on; qui disoit de quoy une femme se contentoit le plus de son amant, c'estoit quand il estoit discret en propos et secret en ce qu'il faisoit; et surtout qu'elle hayssoit un vanteur qui se vantoit de ce qu'il ne faisoit pas et n'accomplissoit ce qu'il promettoit. Ce dernier s'entend en deux choses. De plus, disoit que la femme, bien qu'elle fist, ne vouloit jamais estre appelée putain n'y pour telle divulguée. Aussi dit-on d'elle que jamais elle ne se mocqua d'homme, ny homme oncques se mocqua d'elle ny mesdit. Telle dame savante en amour en peut bien donner leçon aux autres.