Dans la circonstance qui m'occupe, j'ai été indulgente, abominablement indulgente.
Car, enfin, si j'analyse mes sentiments, mes sensations plutôt, je ne puis m'empêcher de dresser devant moi quelques points d'interrogation auxquels je me vois forcée de répondre.
Me suis-je donnée par amour, par intérêt?—Non.—Par dépit, par vengeance, pour opposer à la trahison de mon mari une trahison?—Non.—Par curiosité?—Oui et non, dirais-je, si j'étais Normande. Je suis franche et je dis: oui, mais avec un correctif: un peu.—Sous l'influence d'un désir, d'une excitation nerveuse?—Oui, encore.
En somme, mon cas est pareil à celui de toute femme qui, dans le monde, a un amant.
Peu de femmes, n'en déplaise aux affirmations des romanciers, poétisent, dramatisent ou machiavélisent leurs liaisons. Peu de femmes éprouvent, dans le monde, un réel amour, une réelle passion pour un homme, s'il en est qui deviennent leur maîtresse par intérêt. Peu de femmes, encore, vont à l'amant, inspirées par le proverbe:—«Œil pour œil, dent pour dent.»—Une femme trompée par son mari n'a guère le désir d'exercer, contre lui, des représailles de certain ordre et n'obéit presque jamais à l'irritation d'un sentiment de dépit ou de jalousie. Son orgueil est à l'abri des infidélités du mari, par cela seul qu'elle sait qu'elle n'a qu'un signe à faire pour lui infliger la peine du talion. Cette vengeance est trop facile à la femme pour qu'elle lui reconnaisse beaucoup de prix.
Quant à l'amour, quant à la passion, une femme, dans le monde, y est rarement accessible. Sa vie, toute de pratiques et immédiates jouissances, l'éloigne du rêve, de la méditation, et le monsieur qui viendrait murmurer à son oreille de très jolies paroles, sans doute, mais des paroles qui seraient comme des oiseaux qui n'auraient pas d'ailes, l'ennuierait.
Reste l'abandon de la femme, par curiosité ou par sensualité.—Je crois que c'est le plus général.—Curieuse, la femme l'est, puisqu'on l'affirme assez banalement, d'ailleurs, et il ne lui est pas désagréable de délaisser un peu le catéchisme du bon Dieu, parfois, pour jeter un coup d'œil sur celui du diable. En outre, une femme, quelque résolue qu'elle soit à éviter un... accident, ne s'appartient plus dès l'heure où elle a permis à un homme d'exprimer devant elle, et pour elle, certaines pensées, certaines phrases. Ces phrases, ces pensées qu'elle écoute comme dans un jeu dont elle s'imagine être maîtresse, la troublent à son insu, la caressent davantage selon que l'atmosphère d'un salon est plus ou moins tiède, plus ou moins parfumée, et il arrive que les réalités qu'elles promettent, discrètement, l'attirent sans qu'elle ait bien conscience de leur puissance, de sa propre faiblesse. Elle agit, alors, dans un élan irréfléchi, un peu comme ces marcheurs qui, couverts de sueur et assoiffés, oublient devant un verre d'eau glacée que la mort va les frapper, s'ils le boivent, et l'avalent d'un trait.
Il en a été ainsi de moi, je dois le supposer. Je ne me rends pas exactement compte de la folie qui m'a entraînée. J'ai pris, évidemment, le verre qui m'était offert et je l'ai vidé d'un coup.
Ah, si mon mari, si Jean, pourtant, avait voulu!... Mais pourquoi des regrets? Yvonne ne dit-elle pas que bien sotte est celle qui s'attarde dans son isolement, et la vieille marquise d'Oboso n'affirme-t-elle pas que la femme n'est presque jamais coupable dans le don qu'elle fait d'elle-même?
La marquise puiserait en elle des trésors de logique pour prouver que je ne suis pas en faute et Yvonne trouverait que je deviens terriblement savante, en matière de philosophie amoureuse, si elles lisaient ces lignes.