—Madame de Sillé a bien agi, a déclaré Yvonne. Ce petit d'Arnoux n'était qu'un imbécile et qu'un goujat, n'en déplaise à sa mémoire. Comment, parce qu'une femme a bien voulu l'admettre dans son intimité, il en devient amoureux—ce qui est excusable—et il tente de lui faire violence dans ses sentiments, dans ses sensations, pour la posséder, alors qu'il sait qu'il n'en est pas aimé. C'est de la pure démence. Et madame de Sillé a bien agi, je le répète, en ne cédant pas à des menaces, en conservant son indépendance, la propriété d'elle-même.—Un homme comme M. d'Arnoux n'est qu'un vulgaire égoïste. Il ne voit, dans la femme, qu'un instrument de plaisir personnel et n'a rien d'un amant véritable. Peu lui importe qu'une femme pleure, souffre, s'humilie par lui, pourvu qu'il lui arrache la soumission qui le fera heureux, pourvu que toute la joie soit à lui et que tout le sacrifice appartienne à celle qu'il convoite. De pareils sentiments sont monstrueux, et la femme qui les excuserait ne serait qu'une sotte. Pourquoi la femme serait-elle la victime de l'homme, en amour? Pensez-vous que si Mme de Sillé avait aimé le petit d'Arnoux sans en être aimée, elle eût beaucoup obtenu de son dévoûment, en lui exposant sa peine? Le petit d'Arnoux aurait ri du «béguin de cette bonne baronne» et s'en serait allé vers des satisfactions qui l'eussent davantage contenté. On ne le condamnerait pas. Eh bien, je m'oppose à ce que l'on condamne madame de Sillé.—L'homme qui n'aime pas une femme se détourne d'elle, impitoyablement, et n'a aucun souci de ses larmes. Je demande qu'il soit admis, une fois pour toutes, que la femme qui n'aimera pas un homme ne s'émeuve que très relativement devant ses prières, ses menaces ou ses folies.—Sommes-nous donc des bêtes, et n'avons-nous pas la libre disposition de nous-mêmes?
L'opinion d'Yvonne a prévalu. J'avoue que j'en ai approuvé l'expression.
J'y ajouterai, cependant, un amendement: il me semble équitable que la femme, pour être tout à fait dans son droit, en se refusant à l'homme qu'elle n'aime pas et qui la veut, qui la menace, férocement égoïste, devrait lui témoigner une extrême réserve dans la cour qu'il lui offre, devrait éviter de provoquer son désir.
Mme de Sillé ayant beaucoup flirté avec le petit d'Arnoux n'aura-t-elle pas quelque remords?
LES ÉTAPES DE LA FEMME
Il semble qu'à Paris, la femme, en son existence, marche comme dans une prédestination, parcourt, ainsi que dans une suggestion, des étapes correspondant à chacun de ses états d'âme, ainsi qu'on dit aujourd'hui, pareille au petit soldat qu'une feuille de route arrête, ici et là—petit soldat aussi, enjuponné, allant à l'amour, très brave, comme l'autre, celui qui a des culottes rouges, va à la bataille; à l'amour, oui; que ce soit dans toute la virginité de son âme et de son corps, que ce soit dans tous les désirs de son cœur, dans toute l'initiation de ses sens.
A onze ans, communiante, en des voiles de fantôme, elle passe, le regard animé d'une flamme dont elle ne comprend pas la chaleur—vision charmeuse—sous les voûtes des temples; et dans le brouillard odorant que jette l'encens autour des autels, elle s'avance vers Jésus et lui fait offrande d'elle-même. Ses lèvres ont des murmures et des chants. Elle prie et, dans sa prière, glisse comme le frisson mystique d'un amour divin; elle gazouille un cantique et, à la mélodie douce et monotone qui fuit de sa bouche, se mêle comme un cri d'extatique attachement. Blanche d'âme et blanche de corps, dans sa robe blanche, elle frémit à l'approche de son Dieu et elle le reçoit comme dans une envolée parmi les anges, comme dans un sommeil, comme dans une langueur qui mettent, en elle, de la force et du bonheur.
Il est des femmes qui n'ont aimé qu'une fois dans leur vie: au jour de leur première communion.