Puis elle reprit la conversation interrompue, comme si aucun incident n'avait eu lieu.
Mme Johnson, un peu dépitée, affirme-t-on, par l'indifférence royale, ne renouvela plus jamais ce genre... d'intimidation envers ses connaissances. Elle leur rend service, maintenant, sans ostentation. Elle a compris que Paris n'est pas Chicago.
Mme Johnson s'est vite parisianisée, d'ailleurs, si l'on en croit les mauvaises langues. Elle flirte, activement, avec le comte de Palerme, un prince de la Maison de Bourbon, et l'on murmure très bas qu'elle est, avec lui, du dernier mieux. Il est un fait certain: le comte de Palerme vivotait, n'avait pas le sou, avant de connaître les Johnson. Il a, aujourd'hui, un train luxueux et des voitures sur les panneaux desquelles les fleurs de lys, resplendissantes d'or, s'étalent victorieusement.
Ces Américains qui s'établissent chez nous, sont bien curieux à observer. Dans leur pays, ils professent le mépris des classes privilégiées et lorsqu'ils «passent l'eau,» ils ne recherchent que la société des aristocrates. Si leurs femmes prennent un amant, on peut être assuré que cet amant sera noble, comte, marquis, duc ou prince. Si leurs filles se marient, on peut gager qu'elles achèteront un nom et un titre, sans trop se préoccuper de celui qui les leur livrera.
Mlle Johnson flirte, actuellement, avec le petit prince de Civita-Vecchia, qui, ruiné, usé par la vie de cabaret et de coulisses, ne serait pas fâché de se reposer sur un lit dont les matelas seraient bourrés de bank-notes.
Une société toute particulière que la reine des Antilles présidait, était réunie chez les Johnson.
A côté des gens que j'ai coutume de rencontrer, tout un monde nouveau pour moi a éveillé mon attention.
Pendant que le duc de Blérac, qui avait apporté son tambour, régalait de batteries féroces les invités des Johnson, pendant que mon mari, qui ne se gêne plus, pilotait Rolande, Yvonne m'indiquait du doigt les personnes qui m'étaient inconnues.
Des galantins, des chercheuses d'aventures ont ainsi défilé, devant moi, au gré du caprice de mon amie; mais je n'ai réellement été intéressée que par la venue du célèbre poète, Georges Navarre, qu'une foule de femmes ont, aussitôt accaparé.
M. Georges Navarre est—chacun sait ça—le conteur, le poète à la mode, et ces dames manqueraient à tous leurs devoirs, paraît-il, si elles ne se confessaient pas à lui, si elles ne lui soumettaient pas les cas de conscience qui les embarrassent. M. Georges Navarre fait concurrence à l'abbé traditionnel qui, n'étant plus «dans le train,» est délaissé et, n'ayant plus rien à faire, se tourne les pouces. Nul ne sait, affirme Yvonne, comme M. Georges Navarre, discourir sur l'amour qui n'a aucun secret pour lui et à qui il reporte toutes ses pensées. L'amour et toutes les questions qu'il soulève, sont le monopole de cet écrivain qui n'a point son pareil pour nous dire les causes qui amènent un baiser sur les lèvres d'une femme et celles qui emplissent de larmes ses yeux.