Le naturel, en amour et en tout, n'est pas haïssable, certes. Cependant, je lui préfère l'arrangement des choses et je crois que si j'étais homme, je voudrais, à un gentil paysage, un cadre qui le mît, habilement, en relief.


CHEZ LES EXOTIQUES

Je suis allée parmi les Exotiques, à une garden-party qu'offraient, au grand et au petit faubourgs, les Johnson, des Américains perchés tout en haut du quartier de l'Etoile et qui rendent des sons métalliques—des sons d'or—en marchant. Je me suis fait longtemps prier avant de paraître dans une maison américaine; mais Yvonne m'ayant dit que «ces gens-là» sont très aimables, nous valent bien puisqu'ils sont plus riches que nous, que je faisais la bête, j'ai consenti à m'encanailler et, d'un bond, j'ai sauté par-dessus l'Atlantique.

Je me suis fort amusée chez les Johnson qui m'ont accueillie avec des transports de joie et qui, en effet, m'ont semblé être de très charmantes gens. Il y a là, un père, une mère, et une fille. On raconte que M. Johnson a fait sa fortune dans l'élevage des bœufs. Pour un ancien bouvier, il n'est pas trop mal tourné et si sa fille n'affectait de traiter les hommes comme son père traita, jadis, ses bêtes à cornes, tout serait au point chez eux, car Mme Johnson est bien la plus jolie, la plus délicieuse femme qu'on puisse voir.

Henner l'a peinte. Le portrait est exposé, en permanence, avec des arrangements de cadre, d'étoffes, de lumière, dans l'un des salons de l'hôtel et c'est une politesse à faire au couple américain que de défiler devant la toile, lorsqu'on va chez lui. Mme Johnson est brune, naturellement, assure-t-on. Mais pour se conformer à la manière d'Henner qui ne peint que des cheveux roux, elle est devenue rousse. Cette nuance lui allant bien, les grincheux n'ont qu'à se taire.

Mme Johnson est au mieux avec l'ex-reine des Antilles—une excellente femme que les Parisiens ont adoptée—et l'on cite d'elle, au sujet de cette liaison, des faits prodigieux de faste et de générosité. Il en est un, entr'autres, qui vaut la peine d'être mentionné. Un jour, la reine des Antilles se trouvant obérée, eut recours à l'obligeante richesse de son amie. Il lui fallait, au plus tôt, la modique somme de deux millions et elle paraissait aux abois. Mme Johnson la tira d'embarras et lui présenta les deux millions avec un cérémonial peu ordinaire. Elle se procura cette fortune, en or fraîchement frappé; puis elle invita la reine à la venir voir. Lorsque Sa Majesté fut chez elle, une porte s'ouvrit et quatre grands diables de laquais portant un immense plateau, sur lequel étaient les deux millions, s'avancèrent.

La reine, sans montrer d'étonnement, regarda ce tas d'or, sourit et dit:

—C'est zôli, oh, c'est bienne zôli.