La réputation de Mme d'Inguerland est établie actuellement. C'est une «amuseuse.» Elle autorise toute privauté, toute audace, même, de parole ou de regard, mais elle se défend contre tout acte, si timide qu'il soit. Elle est ainsi qu'une hôtelière qui, à l'approche d'un voyageur, entr'ouvrirait simplement la porte de son auberge et lui souhaiterait une bien-venue relative. Le voyageur demeurerait peut-être quelques instants à faire les cent pas, devant la maison, mais il se lasserait de l'attente et poursuivrait son chemin. Les amoureux font ainsi, pour Mme d'Inguerland, et comme ceux qui ont tenté d'obtenir inutilement ses faveurs sont nombreux, on peut prévoir le moment où on ne la regardera plus que comme une belle pièce de musée médical et secret.

Le docteur Lescot qui était chez Mme d'Oboso, pendant la visite de Mme d'Inguerland et qui, après son départ, s'est mêlé à notre causerie, nous disait que ces messieurs ont raison de voir en elle «un cas pathologique.»—Ayant toutes les séductions extérieures, toutes les aspirations intimes de la femme, elle est la victime d'une fatalité. Elle est sans sexe, ou plutôt elle est sous l'influence constante d'une atrophie de ses sens. Réfractaire à la volupté physique, elle a pu subir, un temps, les tendresses matérielles de l'homme, mais la nature particulière de son être l'a vite reconquise et, voulût-elle la duper, à nouveau, elle ne le pourrait pas. Elle cherche, dans une intellectualité intime, c'est-à-dire dans le partage d'une passion incomplète, l'apaisement, le plaisir d'amour qui la fuient, et elle ne sème autour d'elle que des déceptions, que des moqueries, que des dédains.—C'est un monstre; mais il faut la plaindre.

Yvonne qui, en apparence, dans le monde, ne prend rien au sérieux, a surnommé Mme d'Inguerland «la Jambe de Bois.»

Le mot a eu du succès. Mme d'Inguerland n'est-elle pas, en effet, un peu comme une jambe de bois—pauvre membre factice qui marche souvent, lorsqu'il est bien agencé—ainsi qu'un vrai membre, mais qui ne saurait avoir la sensation et la jouissance du sol sur lequel il se pose?


LES CADEAUX DE L'AMANT

Hier, il y a eu une petite réunion chez les de Sorget, et il paraît que je m'y suis montrée d'un «fin-de-siècle» scandaleux. Oui, vraiment, le mot a été dit par ce laideron de Mme Berthaud—une bourgeoise revêche et pudibonde égarée dans le monde, et qui doit aux grands services que son mari a rendus au parti royaliste, ainsi qu'à son énorme fortune, d'être admise, d'être tolérée parmi nous.

Rassemblées dans un coin—Mme de Sorget, Mme Berthaud, Yvonne, Rolande, la marquise d'Oboso, Mme et Mlle Johnson que l'on commence à recevoir un peu partout—tandis que ces messieurs étaient occupés par la cote de la Bourse ou des courses, nous nous querellions sur le point de savoir si une femme peut accepter des cadeaux ou de l'argent de son amant, et nous étions fort divisées d'opinions, quand j'ai pris la parole, soudain, au lieu d'écouter, selon mon habitude, et quand j'ai carrément tranché la question. Si ma sortie a quelque peu étonné mes amies, nulle ne s'en est indignée et cette bégueule de Mme Berthaud a, seule, maudit ma franchise.

—Vous êtes toutes ridicules dans vos avis, me suis-je écriée, soit que vous refusiez à une femme le droit de partager la richesse de l'homme qui l'aime et dont elle accepte la tendresse, soit que vous imposiez des atténuations hypocrites à ce droit. Il n'y a point de distinction à établir, en cette matière, et le problème qu'elle renferme doit se poser nettement. La solution m'en semble toute naturelle: une femme peut, sans déchoir dans sa pensée comme dans celle de son amant, recevoir des cadeaux de celui qu'elle aime et à qui, librement, elle appartient.—La femme mariée, tout au plus, serait susceptible d'inspirer quelques réserves à ce sujet. Il lui est moins facile de faire agréer, par son mari, les présents de l'amant que cet amant même. La morale mondaine veut, en effet, qu'un époux ne soit pas déshonoré parce qu'il permet à sa femme de chercher en dehors de lui, les joies qu'elle ne trouve pas en lui, mais elle condamne sévèrement celui qui se fait complaisant devant la générosité d'un... collaborateur. Un mari, selon la morale mondaine, peut, sans craindre le ridicule ou l'infamie, jouer à l'aveugle devant l'infidélité de sa compagne, pourvu qu'il veille à ce que cette infidélité soit gratuite. Donc, laissant la femme mariée à l'arbitraire, à l'illogisme qui la frappe, et ne nous inquiétant que de la femme libre—fille, veuve ou séparée—je dis que cette femme peut, hardiment, et sans encourir le blâme des gens à principes, accepter de son amant des présents—bijoux, chiffons, voitures, chevaux, maisonnette—ou de l'argent. La plus grave, la plus solennelle objection qui ait été faite à cette acceptation d'une récompense, en amour, est que la femme qui l'admet imite la courtisane, se place à son niveau social. Rien n'est plus faux. La courtisane vend ses faveurs à Pierre et à Paul, indifféremment, exerce un commerce, une industrie et ne demande à ses... clients que de payer régulièrement la marchandise qu'elle leur débite. La femme qui se donne sans conditions, qui ne met point de calcul dans son abandon, qui ne prévoit même pas que celui qu'elle fréquente pourra, un jour, la récompenser de son affection, autrement que par des baisers toujours aussi sincères que les premiers qu'elle a reçus, ne saurait décemment être comparée à la courtisane, et quand l'heure viendra où ses doigts joueront avec une riche parure choisie par l'amant, elle ne songera point que cette parure peut représenter le prix de sa tendresse, de sa passion, mais elle se dira, simplement, et mieux, qu'elle lui a été apportée pour la rendre belle davantage, pour la faire plus séduisante. Il lui pourra être malaisé, évidemment, de tenir le même raisonnement, lorsqu'il lui sera offert un gentil portefeuille rempli de non moins gentils billets bleus. Elle sera bien obligée, alors, de constater que ces billets sont mis à sa disposition pour augmenter non seulement son luxe public ou intime, mais aussi pour accroître son bien-être matériel. Eh bien, dans ce cas extrême—le plus délicat de la question qui nous occupe—je me demande encore en quoi la femme qui s'incline devant le don de son amant, ressemble à une courtisane?—L'amour est absolu, dans ses manifestations, de quelque nature qu'elles soient. Si l'on refuse, à une femme, la faculté honnête de recourir à la richesse de son amant, il n'y a pas de motifs pour qu'on ne lui refuse pas la liberté d'aimer et pour qu'on n'oppose pas à la passion qui l'entraîne vers un idéal étranger aux conventions de la vie ordinaire, la stricte observation de ces conventions. On s'en va répétant, sur tous les tons, que la femme qui prend une part de la fortune de son amant, est méprisable; mais je mets au défi le plus habile casuiste de nous dire pourquoi elle est, en cette occurrence, méprisable. Comment! Deux êtres mêlent leur existence, vivent l'un par l'autre, l'un pour l'autre, n'ont de joie vraie que lorsqu'ils se rencontrent, n'ont de peine réelle que lorsqu'ils se quittent, et si l'un d'eux dit à l'autre:—«Je suis à toi et tout ce qui est à moi t'appartient,»—d'amoureux qu'il était, il est, soudain, métamorphosé en marchand d'esclaves; et si la femme répond à ces paroles par un acquiescement reconnaissant, elle est, soudain, changée en prostituée!—Qui oserait soutenir la vraisemblance d'un tel jugement?—En amour, je le redis, il n'y a, moralement, ni d'en-deça, ni d'au-delà. En amour, tout tient dans une formule unique et exclusive: qui donne le baiser, donne tout ce qui rayonne autour du baiser; qui accepte le baiser, accepte, tacitement, tout ce qui peut provenir du baiser.