Comme je me taisais, affectant, après cette belle tirade, un petit air crâne de soldat qui aurait emporté, d'assaut, une redoute, ce laideron de Mme Berthaud m'a dit en se pinçant les lèvres:

—Vos théories, madame, réjouiraient bien des femmes et leur procureraient l'excuse qui leur est nécessaire. En vérité, vous ne pensez pas tout à fait ce que vous venez d'exprimer, car si vous le pensiez, on serait amené à vous demander si votre indulgence s'étend à l'homme qui partage la fortune de sa maîtresse. N'avez-vous pas déclaré, en effet, que l'amour est absolu dans ses manifestations. Renversez donc un peu les rôles et vous me direz ce que vaut votre discours.

En entendant ce persiflage, un peu de colère m'a agitée et j'ai répliqué—trop vivement peut-être—à Mme Berthaud:

—Votre observation est subtile, madame, et faite, je n'en doute pas, pour m'embarrasser. Je n'en suis pas gênée, pourtant, et j'ai le regret—si c'est un regret—de vous affirmer que je pense tout à fait ce que j'ai dit. Quant à renverser les rôles, entre amants, non; les gens mariés se chargent de cette besogne et vous ne blâmez pas, que je sache, les hommes qui, n'ayant pas le sou, épousent des femmes riches?—Votre indulgence vaut la mienne, il me semble.

Mme Berthaud m'a jeté un regard qui n'avait rien de bienveillant et Mme de Sorget qui présidait notre cercle, a conjuré l'orage qui s'amassait sur nos têtes, en m'entraînant à l'autre bout du salon. Elle m'a appris que M. Berthaud était pauvre comme Job au temps de ses épreuves, lorsqu'il a épousé son laideron.

Cette révélation explique la méchanceté et la vertu dudit laideron.

J'ai commis une gaffe, évidemment; mais, tout de même, je suis contente de moi.


LE RÊVE, EN AMOUR