Il m'est arrivé, la nuit dernière, une chose étrange—si étrange que j'ose à peine me la rappeler, la consigner sur ce carnet. Avec le plus de réserve possible, je vais, cependant, essayer de me la raconter.
Je m'étais couchée d'assez bonne heure et comme j'étais lasse d'une promenade en mail à laquelle nous avait conviés cette excellente marquise d'Oboso, je m'étais endormie vite. Je reposais paisiblement lorsque, soudain—le souvenir de ce moment est très précis en ma mémoire—j'éprouvai une sensation bizarre, pénible, douloureuse et exquise en même temps. Je m'éveillai dans l'émoi d'une véritable crise passionnelle, dans l'agitation, dans le trouble d'une caresse d'amour donnée et reçue.
Cette impression, toute nouvelle pour moi, me causa non seulement de la surprise, mais, aussi de la frayeur. Je crus sentir, auprès de moi, comme la présence d'un être extraordinaire et sous l'influence de cette conviction, je regardai machinalement autour de moi. J'étais seule, bien seule, dans mon grand lit où j'ai tant de satisfaction à m'étendre, et nulle trace de séducteur mystérieux ne se révélait.
J'avais rêvé, tout simplement; et en recouvrant mon calme, je pus reconstituer le songe qui m'avait tourmentée.—Est-ce bien tourmentée, que je devrais dire?—Je laisse ce mot, puisque je me suis promis d'être réservée.
Sur le mail de Mme d'Oboso, mon mari qui, depuis quelque temps, me témoigne des amabilités que, d'ailleurs, je feins de ne pas remarquer, s'était appliqué à m'être agréable, à me faire une sorte de cour, comme si je n'eusse pas été sa femme, et lorsque nous rentrâmes, son petit manège occupa mon imagination durant les minutes que je mis à me déshabiller.
Sous l'action des réflexions que Jean avait fait naître en moi, je me mis tout bêtement à le revoir, à lui parler, à badiner avec lui, en rêve. Il m'apparut, même, je m'en souviens fort bien et j'en ai presque du dépit, très gentil ainsi, plus gentil que dans la vie réelle; et comme, en ce rêve, je n'avais aucune raison pour repousser sa galanterie, je m'abandonnai à lui et je fus sa femme ainsi qu'aux jours où je l'étais pour de bon.—Lorsque je m'éveillai, dans toute la félicité de cette originale réconciliation, tout était consommé, ainsi que dirait l'abbé de Mervil—le plus élégant et le plus psychologue des abbés parisiens—et j'avais, pour la première fois, trompé mon ami, mon pauvre ami M. de Nailes.—L'infidélité, quoique involontaire, quoique ne portant qu'une signature factice, était certaine, en effet, et très flagrante.
En vérité, lorsque je pense à cette... aventure, j'éprouve comme une vague confusion et comme une appréhension qu'atténue, cependant, le charme énigmatique qu'elle m'a procuré.
Ma confusion provient de ce que n'étant pas une femme pervertie, une vicieuse—je devine que mon être cherche des sensations en dehors de son actuel contentement; mon appréhension prend sa source dans la certitude instinctive que de semblables phénomènes me troubleront encore et que, désormais, je ne pourrai empêcher mon mari ou un autre homme, peut-être, de s'emparer de moi, imaginativement.—Cette façon d'aimer et d'être aimée ne serait point banale, sans doute, mais je n'ai, pour elle, en me consultant, aucun goût.
Quoi qu'il en soit, et malgré le trouble que je ressens, je ne puis que rire en songeant à la situation que créait mon sommeil à mon mari et à M. de Nailes—le premier dormant non loin de moi, le second rentrant, guilleret, du club, peut-être, sans se douter de l'événement heureux et malheureux dont ils étaient les héros.—L'homme a des côtés bien comiques, et la femme des perfidies bien subtiles, décidément.
Je voudrais, sincèrement, m'expliquer... l'accident dont je viens d'être l'objet; mais je ne réussis qu'à peine à le comprendre.