Je conçois aisément qu'une femme dont les nerfs ont subi certaines secousses, peut n'être plus la maîtresse de son imagination ou de ses sens, pendant le sommeil. La caresse ayant passé en elle, dans la douceur et dans la brutalité délicieuses de la possession, il est facile d'admettre qu'elle frémira au contact, même fictif, de l'amant durant la période de temps qui la sépare de la vie active et qui annihile toute expression consciente de sa volonté.
Mais ce que je ne parviens pas à établir, c'est la cause morale ou physique qui fait qu'une femme éprise d'un homme peut l'oublier, en un rêve, et accepte sans révolte logique la venue d'un autre homme, auquel elle se livre et par lequel elle éprouve toutes les sensations que lui procure celui qu'elle aime.
Il me semble qu'elle devrait, même dans l'inconscience qui découle du sommeil, conserver l'attraction intellectuelle ou matérielle de l'être qu'elle préfère et, si elle est sujette à des émois intimes, ne subir que par lui ces émois.
Il y a là, dans cet état particulier qui est aussi celui de l'homme, si j'en juge par le magnétisme qui les jette l'un vers l'autre, un mystère infiniment poignant, presque cruel.
La question qui en relève est inquiétante: quelle que soit l'affection, quelle que soit la passion qui lient un homme et une femme, l'un à l'autre, ni cet homme ni cette femme ne peuvent être assurés d'une communion complète, ne peuvent posséder la quiétude parfaite de leurs sentiments ou de leurs sensations. Lorsque, éveillés, leurs bouches murmurent des serments de fidélité, leurs corps, leurs âmes, dans le sommeil, se dégagent d'eux-mêmes, les font étrangers l'un à l'autre, et ils ne se retrouveront que dans l'amertume d'une désillusion, que dans le doute de la joie absolue qu'ils s'offrent mutuellement.—Ayant été parjures involontaires, dans leurs nuits, ils mettront moins de force, moins de conviction dans la foi qu'ils échangeront, en leurs jours.—Le rêve qui les aura séparés, créera entre eux, un au-delà vers lequel, fatalement, se porteront leurs regards, leurs désirs, et amènera l'affaiblissement du plaisir qu'ils goûtaient l'un par l'autre. Le rêve qui les aura séparés, en généralisant leur idéal, en l'émiettant, en l'éparpillant sur d'autres personnalités que les leurs, les obligera à penser qu'ils se trompaient en demandant à une unité, embellie de tous les mensonges d'une vision, l'exaltation de l'esprit et de la chair, et à considérer que l'amour est pareil à toutes les choses humaines—bonnes ou mauvaises—qu'il se donne et se reçoit, un peu, de toute main.
Mon rêve qui était gai, m'a rendue triste. Je voudrais l'entourer d'une signification plus conforme à mes joies présentes et je sens que ma pauvre petite tête se fêle à le trop comprendre, et je me mets à philosopher sottement.
Yvonne, peut-être, me l'arrangera au mieux de mes sympathies. Je le lui raconterai et, vraiment, j'ai bien besoin qu'elle me l'explique comme elle sait expliquer tant de réalités.