Je comprends peu que l'on défende au baiser d'être varié, alors qu'on trouve aimable et bienséant de provoquer des sensations multiples pour la satisfaction matérielle ou intellectuelle de tout ce qui, en notre individu, s'en écarte.
Il y a des amoureux, de par le monde, et des gens qui ne le sont pas—car ce n'est pas être un amoureux que d'aimer une femme à la manière élémentaire de petits oiseaux. Il devrait donc exister des lois charmantes en faveur des premiers, des lois qui ne relèveraient que d'eux seuls. Le sort malin s'est amusé à les courber, au contraire, sous le joug tyrannique des insensibles. Ce sont les gens qui ne sont pas des amoureux qui ont réglementé la volupté et toute l'intellectualité, toute la passionnelle imagination que les sensationistes apportent dans leurs joies, ne sauraient prévaloir contre leurs arrêts maussades.
Cette un peu longue digression m'a été inspirée non seulement par les notes précédentes de ce carnet, sur la femme indépendante en amour, mais aussi par cette catégorie de sensationistes auprès desquelles, selon Mme de Sorget, la femme qui change d'amants est une «élémentaire.»
Il est des femmes, nous a-t-elle affirmé, que ne visite non seulement jamais le moindre sentiment de jalousie, mais qui ne se refusent pas, en de certaines heures passionnelles, à se compléter par une autre femme, dans le partage du plaisir que leur offre leur amant.
Ces femmes appartiennent, ainsi que je le disais plus haut, à une psychologie assez compliquée et qu'a priori il semble difficile d'expliquer.
Le sentiment qui les conduit, cependant, à se doubler ainsi d'une compagne, dans l'intimité, est analysable.
Il est le même, à peu près, que celui qui invite une femme à se multiplier en des miroirs, aux minutes de la toilette, pour mieux admirer, pour mieux goûter sa beauté, sa grâce. Il n'y a, ici, aucune perversion de pensée en elle. Je crois que cette perversion—telle qu'on serait tenté de la comprendre—est également exempte du désir qui mène une femme à se donner une compagne, à se doubler réellement, dans l'amour, comme elle se multiplie dans le jeu de ses miroirs, en son cabinet de toilette.
Elle ne saurait être jalouse, aussi des... paroles qu'échange alors son amant, avec cette compagne. Celle-ci, en effet, lui apparaît, dans un reflet imaginatif, comme une autre elle-même, vivante, palpable, et la tendresse qu'elle reçoit, elle la recueille comme si elle lui était véritablement adressée. Elle a la vue de cette tendresse et c'est là tout ce qu'elle souhaite d'obtenir, dans cette complication apparente, dans ce partage de son intimité.
Les sensations qu'elle peut ainsi éprouver peuvent assurément, si l'on tient compte de son état d'esprit, acquérir une grande acuité: elle aime comme si elle avait la faculté de donner deux baisers à la fois.
Devant les faits, en amour, on ne saurait témoigner de surprise qu'autant qu'on ne parviendrait pas à les concevoir. Je ne me sens aucun penchant pour les originalités des sensationistes, mais je ne les condamne pas, comme n'hésite pas à le faire le docteur Lescot, sous prétexte de monstruosités maladives, et je m'ingénie, au contraire, à démêler les impressions, les sentiments qui les animent.