En vérité, cette façon d'aimer—qui est celle d'un sous-officier qu'ennuie la caserne—renferme des séductions, une psychologie dont je cherche vainement le côté non seulement attrayant, mais le sens original.
Il n'est point difficile à un homme, à quelque classe de la société qu'il appartienne, et dans le cercle ordinaire de ses relations, de connaître un grand nombre de femmes, de les duper et de les oublier.
Si c'est là le procédé qui fait d'un homme un émule du héros tragique, ce procédé est simple et à la portée de chacun. Il pouvait être apprécié en un temps où l'amour était envisagé dans une conception élémentaire, apparaissait comme l'expression très simple d'un sentiment naïf ou comme la manifestation brutale d'une sensation peu compliquée; mais, en notre époque, il ne saurait résister à l'analyse de la volupté, à sa formule, il ne saurait contenter les instincts.
Nous aimons autrement que nos devanciers, nous aimons avec toute la sensitivité de notre esprit et de nos nerfs, et nous ne nous attachons plus à un homme qui n'a que son animalité à nous offrir.
Don Juan, tel qu'il se présente à nous dans la légende, tel qu'il se présente à nous dans la vie moderne, avec tous les caractères de son passé, ne saurait éveiller l'attention d'une femme délicate, sensuelle et consciente de son propre charme, consciente aussi de la grâce de son baiser, de l'excellence de son intimité.
A vrai dire, don Juan, trousseur de grandes dames, de bourgeoises, d'ouvrières et de paysannes, n'existe pas aujourd'hui. L'homme à bonnes fortunes exerce son influence exclusivement dans le milieu qui lui est familier et selon ses goûts particuliers. On voit peu d'hommes élégants, retenus par l'attrait des femmes qu'ils fréquentent, s'en aller à l'office pincer le menton des soubrettes, et l'on peut être assuré que si un homme a quelque penchant pour la femme étrangère à son monde, il se contente de mettre à profit ce penchant, sans demander à celles qu'il coudoie dans les salons et qui n'ont aucun effet sur ses sens, sur son imagination, un plaisir inférieur à celui qu'il souhaite et qu'il poursuit.
L'universalité amoureuse de don Juan n'a peut-être jamais été. En tous cas, elle n'est plus; et le bel amant impassible qu'a si merveilleusement chanté Baudelaire, ressemble plus, actuellement, à un misérable cabotin qui ne fait plus recette, qu'à un voleur de baisers.
Don Juan, tel que je le conçois, dans l'atmosphère d'amour qui est la nôtre, n'est donc pas l'homme qui va de femme en femme, sans autre raison que celle de son animalité, mais bien l'homme qui repose son regard sur quelques femmes, consciemment choisies, et qui puise dans leur intimité une diversité de sentiments et de sensations, par le détail, par l'originalité desquels il complète la pensée ou l'impression qu'il demande à l'amour.
Don Juan, selon moi, est aussi celui qui n'apporte point à une femme que la seule spontanéité de son désir, mais qui lui offre la caresse dans une harmonie de paroles et d'actes habilement observés, dans la curiosité sans cesse entretenue du baiser.
Celui-là seul est don Juan qui sait l'art de goûter l'intimité de la femme et qui sait l'art d'émouvoir tout son être, dans l'initiation savante de la possession.