Pour Yvonne, ma confession sera facile; mais pour M. de Nailes!...
En une phrase comme en cent, voici les faits: j'ai revu Jean, oui, Jean de Rosnay, mon mari, que depuis longtemps je n'apercevais guère qu'à la dérobée et... et c'est ici que ma langue s'embarrasse, que ma plume hésite... et j'ai été à lui, pleinement, follement à lui, ainsi qu'au temps de notre courte lune de miel.
Comment cet événement s'est-il accompli? Fort simplement, en vérité. Jean a été charmant; la tête m'a tourné en le regardant et... et lorsque je suis revenue à moi, j'avais trompé M. de Nailes, non plus comme naguère, en rêve, mais en réalité.
Je devrais m'en vouloir, me mépriser, car enfin ce que j'ai fait là est mal, stupide et inutile, sans doute, pour mon bonheur futur. Eh bien, je l'avoue, je ne m'en veux pas, je ne me méprise pas et je ne trouve ni si mal, ni si stupide, ni si inutile d'avoir accepté la joie imprévue que j'ai goûtée.
Yvonne va bien rire lorsque je vais lui conter cette aventure. Elle est indulgente à toutes les aventures, elle, comme la marquise d'Oboso et ce n'est pas son jugement que je crains. Mais comment dire à M. de Nailes?... Bah, je ne lui dirai rien; le silence simplifie bien des choses dans la vie; pourquoi, en effet, irais-je lui faire le récit de la faiblesse que j'ai eue pour mon mari, alors que j'ai toujours évité que Jean se doutât que j'avais un amant?
«Que j'avais un amant...»—Voilà déjà que j'emploie le passé en parlant de ce pauvre M. de Nailes. Comploterais-je, inconsciemment, de me séparer de lui, de lui donner son congé? Non pas. Lui aussi est charmant et possède des qualités qui me l'ont rendu, qui me le rendent cher. Je lui laisserai ignorer mon escapade avec mon mari et, puisque je continuerai de l'aimer comme si—selon une parole arabe—nul oiseau n'avait traversé l'espace—il n'y aura rien de changé entre lui et moi.
Une pensée, cependant, me tourmente à son sujet. Si nos relations restent les mêmes, il se trouvera beaucoup plus... trompé que ne l'était mon mari, car durant notre liaison j'avais cessé toute intimité avec Jean, tandis que désormais, si j'en crois des symptômes qui ne mentent pas, je ne saurais me défendre d'écouter les tendres propos de mon mari.
La «belle madame» de Sillé qui est, parfois, un peu sentencieuse, dirait, en pareil cas, que, la situation étant inextricable, il faut l'accepter avec ses bons et ses mauvais côtés. C'est ce à quoi je vais me résoudre, sans doute, m'en remettant au sort, au destin, quant au dénoûment de l'aventure.
Je ne tenterai rien pour que M. de Nailes sache que je suis redevenue la femme de mon mari, et je ne ferai rien pour que Jean cesse d'ignorer que j'ai un amant. Celui des deux qui devinera l'énigme de ma vie et qui s'en déclarera blessé, se retirera de moi et je n'aurai ainsi aucune responsabilité dans la peine, dans la colère qui pourront résulter de cette découverte.
Si quelqu'un m'avait dit, hier, que je me laisserais reprendre aux beaux airs froids de Jean, j'eusse bien ri ou je me fusse indignée. Je m'y suis laissé reprendre, pourtant, et à ma honte, je le constate, sans difficulté.