M. L'ABBÉ DE CONDILLAC à l'ocasion du langage d'action qu'il distingue en deux sortes, l'un naturèl, dont les signes sont donés par la conformation des organes; & l'autre artificièl, dont les signes sont donés par analogie; fait cette remarque au bas de la page 11, Tom. 1: «M. l'Abbé De l'Épée, qui instruit les sourds & muèts avec une sagacité singulière, a fait du langage d'action, un art méthodique aussi simple que facile avec lequel il done à ses Élèves des idées de toute espèce; & j'ose dire des idées plus exactes & plus précises que celles qu'on acquiert comunément avec le secours de l'ouïe. Come dans notre enfance nous somes réduits à juger de la signification des mots par les circonstances où nous les entendons prononcer, il nous arive souvent de ne la saisir qu'à peu-près, & nous nous contentons de cet à peu-près toute notre vie. Il n'en est pas de même des sourds & muèts qu'instruit M. l'Abbé De l'Épée: il n'a qu'un moyen pour leur doner les idées qui ne tombent pas sous les sens; c'est de les analyser & de les faire analyser avec lui. Il les conduit donc des idées sensibles aux idées abstraites, par des analyses simples & méthodiques; & on peut juger combien son langage d'action a d'avantages sur les sons articulés de nos gouvernantes & de nos précepteurs.»

»M. l'Abbé De l'Épée enseigne à ses Élèves le François, le Latin, l'Italien & l'Espagnol, & il leur dicte dans ces quatre langues, avec le même langage d'action. Mais pourquoi tant de langues? C'est afin de mètre les étrangers en état de juger de sa méthode, & il se flate que peut-être[L] il se trouvera une Puissance qui formera un établissement pour l'instruction des sourds & muèts. Il en a formé un lui-même, auquel il sacrifie une partie de sa fortune. J'ai cru devoir saisir l'ocasion de rendre justice aux talens de ce Citoyen généreux, dont je ne crois pas être conu; quoique j'aie été chez lui, que j'aie vu ses Élèves & qu'il m'ait mis au fait de sa méthode».

N. B. Le Cours Élémentaire d'éducation des Sourds & Muèts, de M. l'Abbé des Champs, se vend à Paris, chez les FRÈRES DE BURE, quai des Augustins.

FIN.

NOTES:

[A] L'Auteur, qui se nome Pierre Desloges, est né en 1747 au Grand-Préssigny près la Haye, diocèse de Tours: il est Relieur de son métier, & coleur de papier pour meubles: il demeure au petit-hôtel de Chartres, rue des mauvais garçons, Faubourg Saint-Germain, à Paris.

[B] A la description que l'Auteur done ici de son état, relativement au langage qui lui est resté (description étonante par son exactitude & sa précision), j'ajouterai ce que sa surdité le mèt dans l'impossibilité de conoître. C'est que sa voix est extrèmement foible: ce n'est qu'un petit murmure assez confus, où les articulations dentales sont prodigieusement multipliées, & tiènent lieu de la plupart de celles qu'exigeroit une prononciation régulière. En vain je l'ai excité à doner plus de son & d'éclat à sa voix, il m'a toujours fait entendre que la chose lui étoit impossible: si cela est, il faut que les organes propres de la voix, ainsi que ceux de l'ouïe, aient été afectés par la cruèle maladie qu'il a essuyée dans son enfance.

Je comprends qu'avec beaucoup d'habitude & d'aplication, je serois parvenu, come il le dit, à démêler les sons informes de son langage; je l'ai trop peu vu pour avoir essayé de le faire. La façon la plus comode, est de s'entretenir avec lui la plume à la main: c'est le moyen que j'ai toujours employé. Heureusement qu'il a su conserver les principes de lecture & d'écriture, joints à l'intelligence de la langue, qu'il avoit aquis dans sa première enfance. L'exercice de la lecture a entretenu & fortifié la conoissance qu'il avoit de la langue écrite: sa réflexion & ses talens naturèls ont fait le reste.

[C] Ces expériences démontrent ce que c'est qu'entendre pour notre Auteur & pour tous ceux qui ont le malheur de lui ressembler; c'est avoir la perception ou par le tact, ou par la commotion de l'air ambiant, de certains ébranlemens qui s'opèrent dans les corps à portée d'eux. L'audition n'est pour eux que l'exercice & l'effet du tact proprement dit. Je suis très-persuadé que notre Auteur, tout intelligent qu'il est, n'a pas conservé le moindre vestige de l'idée précise que nous atachons au mot entendre. Ses explications, qui d'ailleurs paroîtront infiniment précieuses aux Lecteurs philosophes, le prouvent de reste.

[D] Selon l'estimation de Mr. Peyreire & de Mr. l'Abbé de l'Épée, plus de la moitié des sourds & muèts qui leur ont passé par les mains, n'étoient pas entièrement sourds, c'est-à-dire, que leurs oreilles pouvoient être afectées, come les nôtres, d'une véritable audition, par des bruits très-forts & très-éclatans. Mais ces sortes de muèts n'en sont pas plus avances. Il sufit que l'oreille d'un enfant soit obstruée au point de ne pas entendre distinctement les sons de notre langage, pour qu'il éprouve tous les malheurs d'une surdité complète. Ignorant les sons conventionèls de nos langues & les idées que nous y atachons, il devient nécessairement muèt. Pour notre Auteur, il paroît totalement sourd: le siflèt le plus aigu ne fait nulle impression sur ses oreilles.