M. l'Abbé De l'Épée explique très-bien (INSTITUTION des Sourds & Muèts[J] p. 144.) les signes nécéssaires pour rendre l'idée dégénérer: ce sont les mêmes que ceux que mes camarades emploient. C'est donc toujours en analysant les idées accessoires à l'idée principale, qu'on trouvera des signes pour exprimer cette dernière idée.
Je ne puis comprendre qu'une langue come celle des signes, la plus riche en expressions, la plus énergique, qui a l'avantage inestimable d'être par elle-même intelligible à tous les homes, soit cependant si fort négligée, & qu'il n'y ait, pour ainsi dire, que les sourds & muèts qui la parlent. Voilà, je l'avoue, une de ces inconséquences de l'esprit humain, dont je ne saurois me rendre raison.
Plusieurs Savans illustres se sont vainement fatigués à chercher les élémens d'une langue universèle qui devînt un centre de réunion pour tous les peuples de l'univers. Coment n'ont-ils pas aperçu que la découverte étoit toute faite, que cette langue existoit naturèlement dans le langage des signes; qu'il ne s'agissoit que de perfectioner ce langage & de le ramener à une marche méthodique, come l'a exécuté si heureusement M. l'Abbé De l'Épée[K]?
Au reste, qu'on ne regarde pas come l'effet d'un zèle plus ardent que réfléchi, tout ce que j'ai dit dans cet écrit, & en faveur d'une langue que mon infirmité me rend nécéssaire, & à l'avantage de la méthode de M. l'Abbé De l'Épée, fondée entièrement sur l'usage de cette langue. Je vais faire voir que des Savans, qui ont aprofondi plus que persone l'origine & les principes des langues, ont pensé tout aussi favorablement que moi sur ces deux objèts.
L'un est M. Court de Gébelin, Auteur d'une Gramaire universèle, imprimée chez Ruault en 1774: l'autre est l'Auteur d'un Éssai Synthétique sur l'origine & la formation des langues, imprimé la même année, chez le même Libraire: le troisième M. l'Abbé de Condillac, Auteur d'un Cours d'Éducation, imprimé en 1776, & qui se trouve chez Monory. Je ne puis mieux finir que par les citations de ces trois Écrivains.
LE PREMIER s'exprime ainsi au ch. IX: Des diverses manières de peindre les idées. p. 16. «Les sourds & muèts auxquels on aprend actuèlement, d'une manière aussi belle que simple, à entendre & à composer en quelque langue que ce soit, & dont on ne peut voir les exercices sans atendrissement, n'ont pas eu d'autres instructions. Non seulement on leur a apris à exprimer leurs idées par des gestes & par l'écriture en diverses langues; mais on les a élevés jusqu'aux principes qui constituent la Gramaire universelle, & qui pris dans la nature & dans l'ordre des choses, sont invariables, & donent la raison de toutes les formes dont la peinture des idées se revêt chez chaque peuple & dans chaque méthode diférente».
Dans un autre endroit du même Ouvrage, il dit encore, (p. XXII «On peut former du geste un langage assujetti aux mêmes principes, à la même marche, aux mêmes règles que le langage ordinaire; puis qu'il peut peindre les mêmes objèts, les mêmes idées, les mêmes sentimens & les mêmes passions».
LE SECOND se propose dans son Ouvrage, la solution de l'importante question de savoir coment les Homes parviendroient d'eux-mêmes à se former une langue. Il observe, p. 21, qu'un des premiers langages qu'ils emploieroient entr'eux seroit celui des signes; parce que ce langage indépendant, en grande partie, de toute convention, représente ou rapèle l'idée des choses par des signes non point arbitraires, mais naturèls.»Ce langage, dit ce savant Auteur, est une sorte de peinture qui, au moyen des gestes, des atitudes, des diférentes postures, des mouvemens & actions du corps, mèt, pour ainsi dire, les objèts sous les yeux. Ce langage est si naturèl à l'home que malgré les secours que nous tirons de nos langues parlées pour exprimer nos pensées & toutes les nuances de nos pensées, nous l'employons encore très-fréquament, sur-tout lors-qu'animés par quelque passion, nous sortons du ton froid & compassé que nous préscrivent nos Institutions, pour nous raprocher de celui de la Nature».
»Ce langage est aussi très-ordinaire aux enfans: il est le seul dont les Muèts puissent faire usage entr'eux, & c'est un fait constant que par son moyen, ils portent assez loin la comunication de leurs pensées».
Au passage que nous venons de transcrire, l'Auteur ajoute la Note suivante, p. 22. «Quant à la perfection dont est susceptible le langage des signes, on sait les choses surprenantes qu'on raporte de celui des muèts du Grand-Seigneur. Si on avoit le moindre doute sur la possibilité du fait; qu'on se transporte chez Mr. l'Abbé De l'Épée les jours qu'il tient son école: on verra avec une admiration mêlée d'atendrissement, ce vertueux citoyen entouré d'une foule de Muèts qu'il instruit avec autant de zèle que de désintérèssement. Son principal moyen d'instruction, est un langage mimique ou par signes, qu'il a porté à un si grand degré de perfection, que toute idée a son signe distinct & toujours pris dans la nature, ou le plus près de la nature qu'il est possible. Les idées analogues sont représentées par des signes analogues & propres à faire sentir d'une manière palpable les liaisons & les raports qu'elles ont entre elles. Au moyen de ces signes, ses Élèves comprènent & rendent avec beaucoup de précision l'analyse la plus subtile de la métaphysique des langues, & en général les idées les plus abstraites. C'est une sorte de langage hiéroglyphique simplifié & perfectioné qui embrasse tout, & qui peint par le geste, ce que celui des Chinois peint par des traits».