VI. Ce que j'ai dit des signes généraux relatifs à chaque classe de la société, s'étend également à tous les objets que nous voulons faire conoître individuèlement, lorsque l'idée en est éloignée, ou que le signe naturèl ne s'ofre pas sur le champ, ou enfin lorsqu'il n'est pas par lui-même assez expressif. En ce cas là, nous faisons le signe général relatif à cet objèt. Par exemple, si je parle de quelque piéce de pâtisserie dont le signe pouroit également convenir à un autre objèt, je le ferai précéder par le signe général relatif à cette classe. Alors il sera impossible que le Muèt se trompe sur le signe qui exprime l'espèce de pâtisserie dont je parle; puis que son imagination se trouvera apliquée à la seule classe particulière qui m'ocupe.

Je me rapèle à cette ocasion que me trouvant avec une persone jouïssant de la faculté de parler & d'entendre, laquelle avoit une petite cane noire à la main, je lui demandai par signes, de quelle matière étoit cette cane. La persone me répondit de vive voix, de baleine. Mais ne la comprenant pas, je la priai de m'expliquer la chose par signes. Elle fit plusieurs gestes ridicules qui pouvoient convenir à un grand nombre d'animaux. Come cette persone s'aperçut que je ne l'entendois point; elle me demanda un crayon, pour écrire le mot. Un de mes compagnons sourd & muèt, qui étoit présent & qui conoissoit cette matière; ayant compris ce que je voulois savoir, fit sur le champ avec la main l'action d'un poisson qui nage, & ensuite le geste d'un animal monstrueux. Ces deux signes ont été sufisans pour me faire entendre que cette cane étoit de baleine; parce que le premier geste avoit désigné la classe générale des poissons.

Tels sont les signes généraux & particuliers que nous employons dans notre langage.

ON peut réduire à trois classes générales, tous les signes de ce langage: c'est en les unissant & en les combinant les uns avec les autres, qu'on parvient à exprimer toutes les idées possibles.

I. Les signes que j'apèle ordinaires ou primitifs: ce sont les signes naturèls que toutes les Nations du monde emploient fréquament dans la conversation, pour une multitude d'idées dont le signe est plus prompt & plus expressif que la parole. On les trouve généralement dans toutes les parties du discours ordinaire; & plus particulièrement dans les pronoms & les interjections. Ces signes, come je l'ai dit, sont naturèls à tous les homes: mais ceux qui entendent & qui parlent, les font sans réfléxion & sans y penser; au lieu que les sourds & muèts les emploient toujours en conoissance de cause, c'est-à-dire, pour manifester leurs idées & les rendre sensibles.

Je ne prétends pas dire par-là que mes compagnons sachent précisément ce que c'est qu'un pronom, un article, un verbe &c.; ils ignorent aussi parfaitement tout cela, que les trois quarts de ceux qui parlent. Mais cependant si on leur demandoit raison des trois signes qu'ils font pour exprimer cette phrase, je le veux, ils ne seroient point embarassés de répondre que, 1º. ils posent leur index sur leur poitrine, pour désigner que c'est d'eux & d'eux seuls dont il s'agit: 2º. qu'ils lèvent & baissent le même index avec un air de comandement, pour marquer leur vouloir: 3º. qu'ils dirigent ce même index vers la chose qu'ils ont en vue, pour anoncer l'objèt ou le terme de leur vouloir.

II. Les signes que j'apèle réfléchis: ces signes représentent des objèts qui, bien qu'ils aient, absolument parlant, leur signe naturèl, exigent cependant un peu de réfléxion pour être combinés & entendus. J'ai doné plusieurs exemples de ces signes, en parlant des signes généraux & particuliers.

III. Les signes analytiques: c'est-à-dire, ceux qui sont rendus naturèls par l'analyse. Ces signes sont destinés à représenter des idées qui n'ayant point, à proprement parler, de signe naturèl, sont ramenées à l'expression du langage des signes par le moyen de l'analyse. Ce sont ces signes sur-tout, & ceux de la classe précédante que M. l'Abbé De l'Épée a assujetis à des règles méthodiques, pour faciliter l'instruction de ses Élèves.

Voici come je m'explique à moi-même les fondemens de cette analyse. Je n'ai aucune conoissance de la Métaphysique, ni de la Gramaire, ni des siences qui s'aquièrent par une étude suivie: mais le bon-sens & la raison me dictent que si je considère seule & isolée l'idée d'un objèt absolument indépendant des sens, il me paroîtra d'abord impossible de soumètre cette idée à la représentation oculaire: si au contraire j'envisage les idées accessoires qui acompagnent cette première idée, je trouve une foule de signes naturèls que je combine les uns avec les autres en un clin-d'œil, & qui rendent très-nètement cette idée. J'en ai doné précédament un exemple (p. 21.) à l'ocasion du mot Dieu.

Il en est de même pour des idées moins abstraites, mais dont l'expression ne peut néamoins se trouver que par le secours de l'analyse. Par exemple, si je veux parler d'un Ambassadeur, je ne peux découvrir sur le champ un signe naturèl pour cette idée; mais en remontant aux accessoires de cette idée, je fais les signes relatifs à un Roi qui envoie un Seigneur vers un autre Roi, pour traiter d'afaires importantes[I]. Alors un sourd & muèt de Pékin comprendra aussi facilement qu'un sourd & muèt François, l'objèt que je veux exprimer.