On pense bien que dans la suite de la conversation, nous ne répérons plus un aussi grand nombre de signes, pour désigner la même personne. En effet cela seroit aussi ridicule que si, en parlant de quelqu'un, on répétoit à toute ocasion son nom, son surnom & toutes ses qualités.

II. Nous avons deux signes diférens pour désigner la noblesse; c'est-à-dire que nous la distinguons en deux classes, la haute & la petite. Pour anoncer la haute noblesse, nous mètons le plat de la main gauche à l'épaule droite & nous la tirons jusqu'à la hanche gauche: puis sur le champ nous écartons les doigts de la main & la posons sur le cœur. Nous désignons la noblesse inférieure, en traçant avec le bout du doigt une petite bande & une croix sur la boutonière de l'habit. Pour faire conoître ensuite la persone de l'une de ces classes, dont il s'agit, nous employons des signes tirés de son emploi, de ses armoiries, de sa livrée, &c., ou enfin le signe le plus naturèl qui la caractérise.

III. Si je voulois désigner quelque persone de notre conoissance qui portât le nom d'un objèt conu, tel que L'enfant Du bois, LA rivière, &c., je me garderois bien de faire le signe qui dénote un enfant, le bois, une rivière, &c., je serois bien sûr de n'être pas entendu de mes camarades, qui ne vèroient aucun raport d'un home avec une rivière, &c. & qui me riroient au nez. Mais sachant que notre langage peint la propre idée des choses & nulement les noms arbitraires qu'on leur done dans la langue parlée, je désignerois ces persones par leurs qualités propres, come je viens de l'expliquer tout-à-l'heure.

De même si je voulois exprimer un Prince du Sang, après avoir fait le signe relatif à un grand Seigneur, je ne m'aviserois pas de faire le signe qui exprime le sang qui coule dans nos veines: ce ne seroit-là qu'un signe de mot. Je prendrais mes signes, dans le degré de parenté qui aproche le Prince du Monarque.

IV. Le signe relatif à la classe générale des Marchands, n'est pas le même que celui qui désigne les Fabriquans qui vendent leurs propres ouvrages; parce que les sourds & muèts ont le bon sens de ne pas confondre ces deux états. Ils ne regardent come vrais Marchands que ceux qui achètent une matière quelconque pour la revendre telle qu'ils l'ont achetée, sans y rien changer. Le signe général que nous employons pour les désigner, en done l'idée au naturèl. Nous prenons avec le pouce & l'index, un bout de nos vêtemens ou de tout autre objet que nous présentons, come un marchand qui ofre sa marchandise: nous faisons ensuite l'action de compter de l'argent dans notre main; & sur le champ nous croisons les bras come quelqu'un qui se repose. Ces trois signes réunis dénotent la classe générale des Marchands proprement dits.

L'action de travailler est le signe comun de la classe des Fabriquans, Artisans & Ouvriers. On doit penser qu'il faut un signe de plus pour faire conoître s'il s'agit d'un Maître. Alors nous levons l'index & le baissons d'un ton de comandement: c'est le signe comun à tous les Maîtres. Nous l'employons également quand nous parlons d'un Marchand qui tient boutique, pour le distinguer des petits Marchands qui vendent aux coins des rues. Voulons-nous faire conoître directement la persone de l'une de ces classes; il ne faut plus que désigner l'espèce de trafic que fait le Marchand, ou l'ouvrage du Fabriquant, ensuite leur demeure, ou le signe le plus convenable pour les caractériser.

Ainsi, lors que la nécessité le requièrt ou que la clarté de l'expression le demande, nous anonçons toujours par des signes généraux la classe de la persone, dont nous parlons, ou que nous voulons faire conoître.

On conçoit que ce moyen aussi simple que naturèl, épargne beaucoup d'embarras & de travail à l'imagination: on la conduit ainsi come par degrés, vers l'objèt qu'on veut lui représenter. Cette marche mèt de l'ordre dans nos idées, & nous procure la facilité de comprendre de quelle persone on parle, avec moins de signes qu'il ne faudroit de paroles, pour nomer cette persone par ses nom, surnom & qualités.

C'est par de semblables procédés que dans une famille où il y aura une dixaine d'enfans, nous n'aurons besoin que de deux ou trois signes, pour désigner l'un de ces enfans.

V. Mais voici quelque chose de plus fort que je m'engage à prouver. Paris est une ville si étendue, qu'on est obligé d'avoir par écrit l'adrèsse des persones chez lesquelles on va pour la première fois: & malgré cette précaution, on a souvent bien de la peine à trouver la demeure des gens à qui l'on a afaire. Il n'y a cependant aucun logement dans Paris, soit boutique, soit hôtel, soit chambre à un premier ou à un cinquième étage, où je n'envoie, sans qu'il s'y trompe, un de mes camarades sourd & muèt ne sachant ni lire ni écrire; pourvu que j'aie vu une seule fois le local. Je lui donerois l'adrèsse de la persone avec beaucoup moins de signes, que je n'emploierois de mots en l'écrivant.