La pratique de l'Auteur dépose donc encore ici contre ses principes: & en effet quel autre moyen pouroit-il employer que l'usage des signes, pour doner à ses Élèves l'intelligence des mots, & pour s'assurer qu'ils les comprènent? Je le dis hautement; si l'on suprime les signes de l'éducation des sourds & muèts, il est impossible d'en faire autre chose que des machines parlantes.
Ces petits bouts de fil que l'Auteur emploie (Préf. p. XXV.) pour faire comprendre à ses Élèves qu'il faut joindre ensemble les syllabes des mots, sont encore des signes; mais des signes de son invention: il étoit facile d'en trouver de plus simples & de moins embarassans. L'Auteur paroît avoir une grande stérilité de signes: il se sert peut-être aussi de petits bouts de fil, pour expliquer dans sa classe, le mystère de la très-sainte Trinité.
D'après la pratique même de M. l'Abbé Deschamps, il faut donc conclure que le langage des signes doit entrer come moyen principal dans l'institution des Sourds & Muèts; & que, bon gré malgré, on en revient toujours à cette méthode: par la grande raison que ce langage leur est naturèl, & que c'est le seul qu'ils puissent comprendre, jusqu'à ce que par son secours, on leur en ait apris un autre. C'étoit donc bien la peine de faire tant de bruit contre ce pauvre langage des signes!
M. L'ABBÉ DESCHAMPS oublie trop souvent que le but de M. l'Abbé De l'Épée n'est pas précisément d'aprendre à ses Élèves le langage des signes. Ce langage est le moyen, & non la fin de ses instructions. Ce sage Instituteur ne néglige aucune des parties de la sorte d'éducation dont ils sont susceptibles. Ainsi outre la Religion, la première des siences, qu'il leur aprend à fond, outre la lecture, l'écriture & les élémens du calcul, outre trois ou quatre langues dont il done une teinture à ceux de ses Élèves qui montrent le plus d'intelligence; il s'atache aussi à les faire parler; il les acoutume, tout aussi bien que M. l'Abbé Deschamps, à deviner ou à lire[G] au mouvement des lèvres, les paroles qu'on leur adrèsse. Mais il les prépare à ces deux derniers éxercices, par la lecture, l'écriture & l'intelligence des mots. Or qui ne conçoit que les sourds & muèts comprenant parfaitement la signification des mots, auront beaucoup de facilité pour passer de la lecture à la prononciation; ou que, pour mieux dire; ils aprendront sans peine l'une & l'autre en même temps?
L'Auteur fait un grand mystère de cet art, qu'il prétend si merveilleux, d'entendre par les yeux, c'est-à-dire, de comprendre au mouvement des lèvres, de la langue & des joues, les paroles qu'on prononce. Tous ceux qui me conoissent, n'ignorent pas que les persones avec lesquelles je vis habituèlement, ne me parlent guères autrement, sans qu'il soit besoin de rendre aucun son; pourvu que l'articulation soit nète & distincte. Je n'ai cependant reçu à cet égard aucune instruction: la Nature seule a été mon guide. Ce moyen est si simple, qu'il n'y aura pas de sourd & muèt qui n'aprène cet art de lui-même, lorsqu'une fois il saura la signification des mots du langage ordinaire. Il faudra seulement que les persones qui voudront lui parler ainsi, prononcent leurs paroles posément & bien distinctement; qu'elles ouvrent assez la bouche pour que le sourd & muèt puisse observer le mécanisme du langage; enfin qu'elles apuient un peu fort sur chaque syllabe qui compose les mots, & qu'elles fassent une petite pause à la fin de chaque mot.
Je croisen avoir dit assez jusqu'ici pour réconcilier M. l'Abbé Deschamps avec le langage des signes. Cependant pour jeter encore plus de lumières sur ce langage, je vais, selon que je m'y suis engagé (Préf. p. 3.), expliquer en peu de mots, l'usage que mes camarades en font, sans avoir reçu à ce sujèt d'autres leçons que celles de la Nature.
Au reste je déclare bien sincèrement, avant d'aler plus loin, que je n'ai nulle intention de déprimer l'Auteur que je prends la liberté de critiquer: je loue & respecte son zèle pour un genre de travail qui ne sauroit être trop encouragé. Il pense trop bien pour être ofensé de mes remarques; & s'il les considère sans prévention, il reconoîtra facilement que je n'ai pas eu dessein de lui nuire. D'ailleurs il avoue (p. iv) qu'il n'a fait que quelques pas dans cette pénible carière, il est donc tems encore de le redrèsser[H] & de lui faire prendre une idée plus juste d'un langage qu'il ne paroît pas avoir assez aprofondi: c'est le principal objèt des nouvèles observations qu'on va lire & qui termineront cet Ouvrage.
M. L'ABBÉ DESCHAMPS n'est pas le seul qui s'imagine (p. 37) que M. l'Abbé De l'Épée a créé & inventé le langage des signes: mais cette opinion ne peut se soutenir; puis que j'ai déjà prouvé (p. 14.) que mes camarades qui ne savent ni lire ni écrire, & qui ne fréquentent point l'école de cet habile Instituteur, font un usage très-étendu de ce langage; qu'ils ont l'art, par son moyen, de peindre aux yeux toutes leurs pensées, & leurs idées même les plus indépendantes des sens.
Voici quelques détails qui feront comprendre plus particulièrement le mécanisme admirable, mais simple & naturèl de ce langage, tel qu'il se pratique parmi nous.
I. Lors que nous voulons parler de quelqu'un de notre conoissance & que nous voyons fréquament, il ne nous faut que deux ou trois signes pour le désigner. Le premier, qui est un signe général, se fait en mètant la main au chapeau ou sur le sein, pour anoncer le sèxe de la persone: nous faisons ensuite un signe particulier, le plus propre à caractériser cette même persone. Mais il en faut un plus grand nombre pour nomer & désigner ceux que nous voyons peu, & dont nous n'avons qu'une idée imparfaite, ou enfin que nous ne conoissons que de réputation. Premièrement nous désignons le sexe de la persone, ce signe doit toujours marcher le premier: ensuite nous faisons le signe relatif à la classe générale dans laquelle la naissance & la fortune ont placé cette persone: puis nous la distinguons individuèlement par des signes pris de son emploi, de sa profession, de sa demeure, &c. Cette opération ne demande pas plus de temps qu'il n'en faudroit pour prononcer, je supose, M. de Lorme Marchand de drap, rue Saint-Denis.