«Quelque belle que soit cette méthode, nous ne la suivons cependant pas».
On ne s'atend pas à une pareille chute: elle est digne de celui qui a pu avancer, «que le penchant naturel que les sourds & muets ont à s'exprimer par signes, ne prouve pas que cette voie soit la meilleure pour leur éducation» p. 11: «que pour les Sourds & Muets, le sens des choses n'est pas plus dificile à acquérir par la parole que par les signes: (p. 21.) &c. &c. &c.»
Ce seroit perdre le tems que de réfuter de semblables assertions: il sufit de les exposer, pour en faire sentir toute la fausseté. Au reste il y a quelque chose de comode avec M. l'Abbé Deschamps: c'est que pour le réfuter, il sufit, come on l'a déjà vu bien des fois, de l'oposer à lui-même.
UNE des plus fortes objections de cet Auteur contre l'usage des signes, c'est que dans l'obscurité ils deviènent inutiles pour comuniquer ses pensées. (p. 163.).
Cette dificulté paroît spécieuse au premier coup-d'œil: elle est cependant tout aussi frivole que les autres. Qu'on me mète avec un de mes camarades sourd & muèt, dans une chambre obscure; je lui dirai par signes d'aller faire telle ou telle comission, soit à Paris, soit dans les environs: je l'informerai de tel événement qu'on voudra, &c., sans qu'il soit besoin pour cela d'un plus grand nombre de signes qu'au grand jour. L'opération sera seulement un peu plus longue; mais elle sera cent fois plus prompte & plus facile que les deux moyens que notre Auteur a imaginés (p. 163.); lesquels consistent à toucher les lèvres de celui qui parle, ou à écrire avec le doigt dans la paume de la main du sourd & muèt, ce qu'on veut lui faire comprendre.
Pour démontrer la longueur de ces opérations, prenons quelques mots des plus ordinaires dans la conversation, tels que aplaudissement, aplatissement, assoupissement, &c. Ces trois seuls mots contiènent au moins 41 lètres de l'alphabet, qu'il faudra lire une à une sur les lèvres par le moyen du toucher, ou se sentir écrire dans la paume de la main par le second moyen; pour en avoir l'intelligence. Quelle sagacité, quelle mémoire, quelle finesse de tact, combien de temps ne faudra-t-il pas, pour exprimer & pour retenir sans confusion un aussi grand nombre de signes?
Dans la plus profonde obscurité, par le langage des signes, quatre ou cinq me sufiront pour rendre ces mêmes mots: & ces signes seront aussi expressifs que la parole, aussi prompts que le vent. Voici tout le secrèt de cette opération. Lorsque je suis dans l'obscurité, & que je veux parler à un sourd & muèt, je prends ses mains & fais avec elles les signes que je ferais avec les miènes, si j'étois au grand jour. Quand il veut me répondre, il prend à son tour mes mains & fait avec elles les signes qu'il feroit avec les siènes, si nous voyons clair.
MALGRÉ l'éloignement peu réfléchi que l'Auteur paroît avoir pour les signes, il en fait cependant lui-même un fréquent usage dans son système d'éducation par la parole.
En expliquant dans sa Préface ou Lètre préliminaire, la manière dont il aprend à ses Sourds & Muèts le nom des choses, il dit (p. XXX.): «Je ne manque jamais à leur faire joindre le signe de la chose, à l'expression pour la leur faire comprendre, lors qu'elle n'est pas de sa nature assez palpable». Il continue ainsi: «La conjugaison des verbes nous présente une foule de choses à expliquer; les personnes, les nombres, les tems, &c.... il est vrai que pour cela j'ai recours aux signes, pour me faire entendre».
Il expose, p. 67, coment il explique & dévelope à ses Élèves l'idée de Dieu, & ajoute: «On sent à merveille que les signes aident beaucoup dans cet éxercice». Il dit encore, p. 69, «après leur avoir fait lire ces détails plusieurs fois, les leur avoir expliqués par des signes naturels, &c». Voyez aussi page 125, un long détail où l'Auteur raconte coment il explique les pronoms à ses Élèves, toujours par le moyen des signes naturèls, &c. &c.