Lors donc qu'un sourd & muèt, ainsi que je l'ai éprouvé moi-même (Préface page 11), vient à rencontrer d'autres sourds & muèts plus instruits que lui, il aprend à combiner & à perfectioner ses signes, qui jusque là étoient sans ordre & sans liaison. Il aquiert promptement dans le comerce de ses camarades, l'art prétendu si dificile de peindre & d'exprimer toutes ses pensées même les plus indépendantes des sens, par le moyen des signes naturèls, avec autant d'ordre & de précision, que s'il avoit la conoissance des règles de la gramaire. Encore une fois, j'en dois être cru; puisque je me suis trouvé dans ce cas-là, & que je ne parle que d'après mon expérience.
Il y a de ces sourds & muèts de naissance, ouvriers à Paris, qui ne savent ni lire ni écrire, & qui n'ont jamais assisté aux leçons de Mr. l'Abbé De l'Épée, lesquels ont été trouvés si bien instruits de leur religion par la seule voie des signes, qu'on les a jugé dignes d'être admis aux Sacremens de l'Église, même à ceux de l'Eucharistie & du Mariage. Il ne se passe aucun événement à Paris, en France & dans les quatre parties du Monde, qui ne fasse la matière de nos entretiens. Nous nous exprimons sur tous les sujèts avec autant d'ordre, de précision & de célérité, que si nous jouïssions de la faculté de parler & d'entendre.
Ce seroit donc une erreur grossière, que de nous regarder come des espèces d'automates destinés à végéter dans le monde. La Nature n'a pas été aussi marâtre à notre égard qu'on le juge ordinairement: elle suplée toujours dans l'un des sens, à ce qui manque aux autres. La privation de l'ouïe nous rend en général moins distraits. Nos idées concentrées, pour ainsi dire, en nous-mêmes, nous portent nécessairement à la méditation & à la réfléxion. Le langage dont nous nous servons entre nous, n'étant autre chose qu'une image fidèle des objèts que nous voulons exprimer, est singulièrement propre à nous doner de la justèsse dans les idées[E], à étendre notre entendement par l'habitude où il nous mèt d'observer & d'analyser sans cèsse. Ce langage est vif: le sentiment s'y peint; l'imagination s'y dévelope. Nul autre n'est plus propre à porter dans l'ame de grandes & de fortes émotions.
M. L'ABBÉ DESCHAMPS semble désirer (pag. 33) qu'il existât un Dictionaire des signes pour en faciliter la langue. Un pareil Ouvrage seroit en effet très-propre à aider l'imagination: il pouroit devenir le germe d'un langage universèl pour tous les peuples du Monde; puisque tous les objèts se peignent en tous Pays par les mêmes traits. Il est étonant que les savans qui s'exercent sur tant d'objèts divers & souvent sur des futilités, ne se soient pas encore avisés de ce travail. Mais en atendant que nous jouïssions de ce Dictionaire, convenons qu'il subsiste de lui-même; puisqu'il n'y a rien dans la nature, absolument rien qui ne porte son signe avec soi. On trouve dans ce langage les verbes, les noms, les pronoms de toute espèce, les articles, les genres, les cas, les tems, les modes, les adverbes, les prépositions, les conjonctions, les interjections, &c. Enfin, il n'y a rien dans toutes les parties du discours par la parole, qui ne puisse s'exprimer par le langage des signes[F].
M. L'ABBÉ DESCHAMPS restraignant toujours le langage des signes aux seules choses physiques & matérièles, aparament pour l'assortir à ses idées; prétend (p. 18.) que si l'on admèt ce langage pour exprimer le moral, le passé & l'avenir, il faudra, pour l'expression d'une seule parole, recourir à des périphrases, à des circonlocutions perpétuèles de signes.
Il ne pouvoit plus mal choisir son éxemple, pour établir cette assertion. Si nous voulons, dit-il (p. 19.), exprimer l'idée de Dieu dans le langage des signes, nous montrerons le Ciel, lieu que le Tout-puissant habite. Nous décrirons que tout ce que nous voyons sort de ses mains. Qui peut assurer que le Sourd & Muèt ne prendra pas le Firmament pour Dieu même, &c.
Ce sera moi qui l'assurerai; parce que, quand je voudrai désigner l'Être Suprème, en montrant les Cieux, qui sont sa demeure, ou plutôt son marchepied; j'acompagnerai mon geste d'un air d'adoration & de respect, qui rendra mon intention très-sensible. Mr. l'Abbé Deschamps lui-même ne pouroit s'y méprendre. Mais au contraire si je veux parler des cieux, du firmament, je ferai le même geste sans l'acompagner d'aucun des accessoires que je viens d'expliquer. Il est donc facile de voir que dans ces deux expressions, Dieu, le Firmament, il n'y aura ni équivoque, ni circonlocution.
Il n'y en aura pas davantage dans l'expression des idées du passé & de l'avenir: souvent même notre expression sera plus courte que celle de la parole: par exemple, il ne nous faut que deux signes pour rendre ce que vous dites en trois mots: la semaine prochaine, le mois passé, l'année dernière. Cette expression, le mois qui vient, contient quatre mots; cependant je n'y emploie que deux signes, un pour le mois & un pour le futur; parce que le signe de l'article le & celui du pronom relatif qui, y seroient surabondans: mais ils sont quelquefois nécéssaires en d'autres occasions. Au reste tous ces signes sont exécutés avec autant de promptitude au moins que la parole.
ON peut assurer avec vérité que tout est inconséquence & contradiction, dans ce que notre Auteur dit du langage des signes. Après toutes les déclamations qu'il a faites en vingt endroits de son livre contre ce langage; après avoir dit & répété sans cèsse qu'il étoit extrèmement borné dans son usage, & que hors de la sphère étroite des besoins naturèls & des idées sensibles, ce langage n'avoit plus rien que d'équivoque, d'arbitraire, de dificile & de compliqué, &c. Voici le juste éloge qu'il fait de ce même langage (p. 38), à l'ocasion de M. l'Abbé De l'Épée; «par cette langue des signes, il a trouvé l'art de peindre toutes les idées, toutes les pensées, toutes les sensations. Il les a rendu susceptibles d'autant de combinaisons & de variations que les langues, dont nous nous servons habituellement pour peindre toutes les choses, soit dans le moral, soit dans le physique. Les idées abstraites, come celles que nous formons par le secours des sens, tout est du ressort du langage des signes.... Ce langage des signes peut suppléer à l'usage de la parole. Il est prompt dans son exécution, clair dans ses principes, sans trop de dificulté dans son exécution».
Qui ne croiroit après une aussi belle tirade, que M. l'Abbé Deschamps a abjuré toutes ses erreurs sur le langage des signes? Détrompez-vous, Lecteur, voici la conclusion qui suit immédiatement l'éloge que vous venez de lire.