JE n'ai pas moins que Mr. l'Abbé Deschamps, de vénération pour le langage de la parole, & je conçois parfaitement l'avantage dont il doit être pour les sourds & muèts: c'est pour cela même que je lui reproche de condamner & de proscrire le langage des signes; parce que je suis persuadé que c'est là le moyen le plus sûr & le plus naturèl de les conduire à l'intelligence des langues; la nature leur ayant doné ce langage, pour leur tenir lieu des autres dont ils sont privés.

Mais est il bien certain que le langage des signes soit naturèl aux sourds & muèts?

L'Auteur que je combats, entasse sur cette question les contradictions les plus révoltantes: il dit positivement le oui & le non. «Non-seulement, dit-il page première, un penchant comun porte les sourds & muets à faire des signes; mais tous les hommes en font usage naturellement: notre inclination à nous-mêmes nous détermine à nous en servir, sans que nous nous en appercevions, nous qui jouïssons de la parole & de l'ouïe». Deux pages plus bas on lit: «les signes sont naturels à l'homme: personne n'en disconviendra».

Après une décision aussi formèle; à la page suivante (page 4) il demande sérieusement si les signes sont l'ouvrage de la nature, ou celui de l'éducation. Il répète la même question, p. 8; & enfin, p. 12, il la résout gravement par ces mots: «ainsi donc ce penchant n'est que l'effet de l'éducation & non de la nature».

Le Lecteur a donc à choisir entre ces deux opinions contradictoires: le langage des signes est naturèl aux sourds & muèts: le langage des signes n'est pas naturèl aux sourds & muèts. Quelque sentiment qu'il embrasse, il est sûr d'être de l'avis, ou de Mr. l'Abbé Deschamps à la page 3, ou de Mr. l'Abbé Deschamps à la page 12.

CET AUTEUR exagère beaucoup (p. 32 & suiv.) les dificultés de la langue des signes. S'il avoit plus réfléchi sur la nature de ce langage, il auroit vu que tous les homes en possédent le fond; puis qu'il n'y a persone qui ne puisse, quand il le voudra bien, peindre par le geste de manière à se faire comprendre, les idées, les afections qui l'ocupent & qu'il désire comuniquer aux autres. Ce n'est que le peu d'habitude qu'on a d'exercer ce langage, qui peut faire croire qu'il est dificile.

Aussi qu'arive-t-il chez Mr. l'Abbé de l'Épée, lorsqu'il explique les principes de ce langage? Tous ceux qui assistent à ses leçons, conviènent généralement que rien n'est si simple & si facile, & qu'il n'est persone qui ne pût en faire autant.

Six semaines au plus sufisent pour se mètre très-passablement au fait de ce langage. Or, quelle est la langue que le génie le plus heureux pût répondre d'aprendre en six semaines? L'Auteur voulant se destiner à l'instruction des sourds & muèts, auroit peut-être dû comencer par venir s'instruire lui-même pendant un tems aussi court chez Mr. l'Abbé De l'Épée. Cet Instituteur, singulièrement honête & comunicatif, lui auroit fait part de ses lumières avec le plus grand plaisir. Mr. l'Abbé Deschamps, connoissant mieux le langage des signes, en auroit parlé avec plus de justèsse, qu'il ne le fait dans son Livre.

IL se trompe beaucoup, quand il avance (pag. 12, 18, 34) que ce langage est borné pour les sourds & muèts aux choses physiques & aux besoins corporèls.

Cela est vrai, quant à ceux qui sont privés de la société d'autres sourds & muèts, ou qui sont abandonés dans des Hopitaux, ou isolés dans le coin d'une Province. Cela prouve en même tems sans réplique, que ce n'est pas des persones qui entendent & qui parlent, que nous aprenons comunément le langage des signes. Mais il en est tout autrement des sourds & muèts, qui vivent en société dans une grande Ville, dans Paris, par exemple, qu'on peut apeler avec raison l'abrégé des merveilles de l'Univers. Sur un pareil théatre, nos idées se dévelopent & s'étendent, par les ocasions que nous avons de voir & d'observer sans cèsse des objèts nouveaux & intéressans.