C'est dans ce moment que paroît un Cours élémentaire d'éducation pour les sourds & muèts, dans lequel l'Auteur rejète ouvertement cette méthode, & prétend qu'on doit lui en substituer une autre qui consiste à rendre les sourds & muèts atentifs aux mouvemens divers des organes de la parole, & à leur aprendre à les imiter; c'est-à-dire, qu'on doit dans cette méthode, comencer avant tout, par aprendre au sourd & muèt, à proférer les diférens sons des langues, en l'habituant à exécuter le diférent mécanisme de ces sons: ensorte qu'il parle réèlement pour ceux qui entendent, & qu'il lise les sons des langues dans les divers mouvemens des organes de ceux qui lui parlent, comme s'il les lisoit dans un Livre. L'Auteur veut qu'on passe ensuite à la lecture & à l'écriture proprement dite; & de-là enfin à l'intelligence de la langue quelconque qu'on a choisie pour base de l'instruction. Voilà du moins l'idée la plus nète que j'aie pu me former de son sistème & de sa marche.
Voyons d'abord ce que l'Auteur pense lui-même de sa méthode: «Le plaisir, dit-il page 4 de son INTRODUCTION, n'acompagne pas nos leçons: loin de-là, elles semblent avoir pour apanage l'ennui & le dégoût; elles sont nuisibles à la santé..... A ces désagrémens, ajoutez le dégoût naturel que cette éducation entraîne nécessairement après elle....... L'impatience réciproque du Maître & des Elèves, en voyant le peu de progrès que produisent les efforts multipliés, l'atention la plus exacte, la meilleure volonté.»
Il dit ailleurs, page 155: «La répugnance que les sourds & muèts ont à soufrir que nous mètions nos doigts dans leur bouche, & à consentir de mètre les leurs dans la nôtre, ne peut se vaincre qu'avec beaucoup de peine, d'aplication & de patience..... On doit y travailler avec d'autant plus de courage, qu'il est impossible de leur rendre autrement l'usage de la parole.» L'Auteur peint ensuite très-naïvement l'embaras extrème qu'on éprouve à leur persuader de se prêter à ces mouvemens, qui doivent leur paroître fort bisares, & auxquels ils ne peuvent absolument rien comprendre.
Enfin, il a la bone foi de représenter par-tout sa méthode come infiniment rebutante, tant pour le Maître que pour les Élèves. Il termine par ces mots sa Lètre préliminaire, page 31: «Ainsi peu à peu j'acoutume mes Élèves à parler & à écrire..... Pour parvenir à ce degré de perfection, il faut trouver dans les Élèves un grand désir d'aprendre, de l'esprit, de la mémoire, du jugement; & dans le Maître, une douceur, une complaisance extrèmes... Il est impossible de doner une idée de la patience nécessaire dans les comencemens de l'instruction.»
Je doute qu'une méthode aussi rebutante, de l'aveu de son Auteur; qu'une méthode où l'on renverse visiblement l'ordre naturèl de l'instruction, puisqu'on comence par ce qu'il y a de plus dificile, & que les Élèves travaillent très-long-tems sans pouvoir rien comprendre à tout ce qu'on exige d'eux; qu'une méthode enfin, qui demande pour son succès des qualités extrèmement rares & dans les Maîtres & dans les Disciples, soit faite pour avoir beaucoup de partisans. Je ne suis donc pas surpris de voir l'Auteur désirer, page 4, «que la publication de son Ouvrage puisse procurer une autre méthode plus courte & plus facile».
Coment a-t-il pu s'aveugler au point de ne pas reconoître que cette méthode étoit toute trouvée: que c'étoit celle que Mr. l'Abbé de l'Épée pratique depuis long-tems avec tant de succès?
En effet, cet habile Instituteur ayant conçu le généreux projèt de se consacrer à l'instruction des sourds & muèts, a sagement observé qu'ils avoient une langue naturèle, au moyen de laquelle ils comuniquoient entr'eux: cette langue n'étant autre que le langage des signes, il a senti que s'il parvenoit à conoître ce langage, rien ne lui seroit plus facile que de réussir dans son entreprise. Le succès a justifié une réfléxion aussi judicieuse. Ce n'est donc pas Mr. l'Abbé De l'Épée qui a créé & inventé ce langage: tout au contraire, il l'a apris des sourds & muèts; il a seulement rectifié ce qu'il a trouvé de défectueux dans ce langage; il l'a étendu, & lui a doné des règles méthodiques.
Ce savant Instituteur s'est considéré come un home transplanté tout-à-coup au milieu d'une Nation étrangère, à qui il auroit voulu aprendre sa propre langue: il a jugé que le moyen le plus sûr pour y parvenir, seroit d'aprendre lui-même la langue du Pays, afin de faire comprendre aisément les instructions qu'il voudroit doner.
Je le demande à Mr. l'Abbé Deschamps lui-même: s'il avoit dessein d'aprendre l'Anglois ou quelqu'autre langue qu'il ignorât; coment s'y prendroit-il? Comenceroit-il par prendre une gramaire toute Angloise, dont il ne comprendroit pas un seul mot? Non, assurément: il choisiroit une gramaire Angloise écrite en François; & à l'aide de sa langue maternèle, il aprendroit aisément la langue qui lui est inconue.
C'est précisément la route qu'a pris Mr. l'Abbé De l'Épée. Pouvoit-il rien faire de plus sensé & de plus conséquent? Il ne lui a pas falu, come le croit Mr. l'Abbé Deschamps (page 37) beaucoup de tems, beaucoup de peine & de travaux, pour former son système d'éducation par le secours des signes naturèls. De l'ordre dans les idées, de la justèsse dans les observations, de l'atention à suivre en tout la nature pour guide; voilà les moyens dont il a fait usage, voilà toute la magie de son art.