« Ma bouche ne goûte pas des lèvres si étroites : pourtant elles sont bien souples. J’ai beau les aimer, ces grosses-là à quarante ans deviennent un peu poussives. Mais un plaisir dont je ne me lasserai jamais, c’est de reconnaître sous la graisse la ligne idéale de la jeunesse. Comme elle a dû être mince, celle-ci. Elle garde sa ligne ; elle la suit de loin mais elle ne la perd pas. Elle a une taille : le ventre est séparé de l’estomac, la hanche ne s’épaissit pas trop haut, les reins font leur creux. C’est un beau morceau. Par exemple, j’aime mieux le goût de l’ail que de la pâte dentifrice.
« — Vous êtes charmant. Charmant visage. Vous embrassez bien. Oui. Oui. Oui.
« Elle parle, quelle horreur ! Elle retrouve sa voix de petite fille. C’est comme la ligne engorgée dans la graisse, mais ça fait comique. Ne rions pas trop, c’est dangereux. Elle est soignée. Une peau fine, une dent en or : pourquoi l’or, là, dégoûte-t-il ? Un peu de ventre, autant que dans le gilet de mon père qui croyait qu’il n’en avait pas. J’inspecte la bouche, le cou, les seins, le ventre. Et maintenant ? Je crois qu’il faudrait profiter du premier élan ? Oh oui ! il ne faut pas s’attarder. Cette main, du reste, qui vient vers moi, rend tout aisé. C’est drôle ; il suffirait d’un mot pour lancer cette femme dans l’espoir. Elle a des mérites ; franche du collier. Mais avec n’importe qui. A la fin, ce petit visage et ce gros corps, cela m’entraîne vers le comique, or le comique et le désir ! Enfin, je m’en suis tiré. Regardez-la, elle est aussi belle que si elle était morte. On pourrait croire que c’est arrivé. »
Gille, poli, mit dix minutes à faire croire à cette bonne Molly qu’il ne pouvait s’arracher à elle. Puis il put décemment s’écarter un peu. Il la regarda se livrer à ses ablutions, avec un sans-gêne si innocent qu’il la débarrassa du ridicule qui était passé sur elle.
Mais quand elle revint, elle n’osa rester nue, cherchant dans ses yeux un jugement. Il prolongea un silence dans l’ombre qui la força à en rabattre. Elle s’allongea pour lui donner des remerciements et jeter de l’huile sur le feu. Mais le feu était mort. Gille avait envie de dormir. « Un lit pas large, encombré par un corps de plus en plus étranger, et le matin il faudrait décamper avant l’arrivée des domestiques. » Sous un reproche muet et fourmillant il se leva.
« Je suis éreinté, ce voyage… »
— Comment l’as-tu trouvé, demandait Luc à sa sœur.
— C’est un serpent qui dort au soleil. Il est en bois, mais il faut voir, une minute après, comme il se tortille bien pour avaler la grosse bête qui se laisse faire.
— Il a la folie de plaire. Et pourtant…