Pourquoi Luc avait-il amené Gille chez Finette ? Ils avaient l’habitude de mettre en commun leurs humeurs. Le spectacle du monde, quand Luc ne s’en détournait pas dans des moments de malaise abominable, provoquait son esprit à des trépignements burlesques que des applaudissements redoublaient. Bien que fasciné par la vie mondaine, Luc ne s’y mêlait pas beaucoup car, en plus de ces misérables défaillances qui l’enfermaient chez lui, une extrême susceptibilité lui rendait tout commerce difficile, et son esprit barbelé faisait lâcher prise à bien des séductions pas assez mordantes. Alors il revenait vers sa sœur. Ils se vautraient incestueusement dans la complaisance d’eux-mêmes.
Luc avait donc amené Gille pour les distraire tous deux. Mais il avait prévu que Gille s’occuperait plus de Finette que de lui. Or il était fort capable de jalousie à propos de sa sœur ; il craignait tout mouvement qui dérangeât leur immobile égalité. Mais pour rien au monde il ne se serait dérobé à de pareilles épreuves.
II
Finette et Luc, Gille et Molly se retrouvèrent au déjeuner. Molly ne faisait pas un geste qui ne commentât son plaisir, et Gille, flatté, regardait Finette. Celle-ci l’avait reçu d’un air qui l’avertissait que la grosse enfant avait couru à son lit pour lui conter son aubaine. Luc goûtait beaucoup le sans-façon de ces amours. Enfin tout le monde déjeuna gaîment en jouissant de la liberté grande.
L’après-midi on fit les paresseux. Gille était assez empressé auprès de Molly, lui apportait des coussins ; mais ses regards sautaient beaucoup moins souvent que la veille et, après l’avoir assuré encore de sa conquête, se posaient plus longtemps sur Finette. Ils ne s’en détournaient plus guère que pour tâter de l’opinion de Luc sur ses premiers pas dans la maison. Au lieu de s’être éloigné de Finette, Gille présumait que dans l’esprit de cette femme conciliante, il s’en était plutôt rapproché en prenant possession d’un de ses objets familiers. Molly, sans éprouver la moindre jalousie de cette distraction, regrettait seulement de perdre quelques uns des frôlements qui eussent été un à-compte sur la sieste que tout à l’heure elle pensait bien partager avec lui. Gille trouva gênante cette revendication, pourtant modeste, et cachée sous la bonne humeur. Que l’on sût que sa faveur pour elle n’était faite que d’indulgence ! Il se retourna alors entièrement vers Finette qui était demeurée immobile et imposante comme le premier jour, la veille.
Mais on entendit un petit coup de trompe et l’on vit s’avancer l’autre amie qui prenait le thé quand Gille était arrivé. Elle conduisait une jolie torpédo qu’elle faisait rager sous ses petits poings et il y avait à côté d’elle une inconnue d’un certain âge. « J’ai oublié de vous dire, souffla Finette à Gille, notre phénomène de voisine… Comme c’est gentil, notre chère grande voisine, de venir… Je vous présente un charmant jeune homme, comme vous voyez… » Lady Hyacinthia était une déesse faite comme tant de Saxonnes pour frapper les Français d’un amour mêlé de terreur. Elle se composait de métaux et de matières précieuses ; ivoires, corail, or, diamants, perles. Fer : cette charpente ; charbon : ce ronflant feu intérieur.
Mais Gille, un instant ébaubi, se reporta sur celle qu’il avait mal vue la veille.
— Comment s’appelle-t-elle ? demanda-t-il à mi-voix.
— Qui ? votre numéro 2 ?
— Oh !