Il l’imaginait au lit, aimant le plaisir dans une parfaite décision de ses nerfs, bientôt brisés. Sa tendresse ne donnait que le meilleur d’elle-même, que ses traits les plus affinés et les plus efficaces. Elle était tenue en main par la sagacité. Mais son esprit ? Il pourrait en trouver le secret sans le dominer car elle avait transformé dans le soin de son indépendance, sa pudeur refoulée et ses craintes de femme seule. Cette constatation le butait et, timide devant l’obstacle, il réprimait prudemment la curiosité qu’excitait ce corps dont les ressorts lui semblaient dissimulés et difficiles.

Cependant elle voyait en lui un jouisseur qui se doublait d’un lunatique, mais le lunatique servait encore le jouisseur. Il fallait s’amuser de loin d’un tel personnage, ce qui lui convenait parfaitement puisqu’elle ne voulait former aucun nœud après ceux, douloureux, savants et forts qu’elle avait longtemps maintenus avec son mari. C’était un curieux assemblage : il était naïf et spécieux, flagorneur et implacable, tendrement zélé et tout à coup il disparaissait, on retrouvait plus tard un déserteur un peu nostalgique. Finette goûtait de ne pouvoir mettre aucune confiance en lui. Le garçon se modelait selon une maxime à laquelle elle revenait souvent : « rien à espérer, tout à prendre. »

Ils bavardèrent tard.

Gille se déshabilla hâtivement, pressé par le sommeil. Il ne réfléchissait guère. Si c’était pour la solitude qu’il penchait d’abord, l’apparition des êtres le séduisait toujours et le jetait hors de lui-même. Il se lançait dans le torrent, et il ne pouvait avoir un regard sur ses actions que quand, raccroché à la rive et ayant dormi, il se retournait paresseusement sur les brisants où il avait culbuté. Se mêlaient les images fatiguées de Françoise, de Molly, de Finette, de Lady Hyacinthia. Il préférait l’une après l’autre, ne se satisfaisait ni de celle-ci ni de celle-là, mais n’en repoussait aucune. Il se rappelait seulement avec une vanité vague, comme si ses sens ne nourrissaient pas sa mémoire, le corps heureux de Molly, Françoise et la bonne senteur de son petit bois, l’ironie complaisante de Finette, la carrière illustre de Lady Hyacinthia, la présence inquiétante de Luc. Mais soudain, Madame de B… rassembla ses traits dispersés.

Il s’en fit une image nette, d’un arbitraire désinvolte. Elle avait le corps de cette putain de Vienne — cette putain, oh ! les putains — qui était assise sur son imagination de tout son poids : un corps immense, dont il sentait exactement l’épaisseur comme s’il la tenait. Mais toute cette masse était enveloppée d’une ligne délicate, car le visage était d’une autre, celui de cette femme dans le train de Milan, dont les traits filant des yeux, des ailes du nez, de la bouche, faisait un contre-courant fluide qui redescendait, comme un filet lumineux enlève une masse plantureuse de poisson, sur tout le corps de l’autre et, amenuisant d’une caresse scintillante les volumes majestueux, les transfigurait.

Pourtant il avait envie aussi de vivre comme Françoise et avec elle, il ne voulait pas songer encore que son corps qui ne lui avait guère plu mais qui lui avait été voilé par la viridité du bois, lui apparaîtrait bientôt sous son vrai jour.

Mais au bout de ces réflexions il s’inclina devant la loi de voisinage qui représentait ce mur où il s’appuyait en retirant ses souliers. Il n’était guère nécessaire de faire ce petit effort ingrat de repousser cette belle poitrine grasse qui florissait à quelques pas dans l’eau odorante qu’il entendait clapoter.

— La garce. Elle va m’attendre. J’ai une envie de roupiller.

Le rut bien réglé de cet après-midi, le laissait favorable à de prochaines occasions. Pas ce soir, néanmoins. Pour indiquer son bon plaisir dans la nuit qui baignait fraîchement la façade, il éteignit, mais comme il venait de tourner le bouton, on toqua à la porte.

La flatterie l’emporta et sans rallumer, il défit le verrou. Sentant bon, enveloppée d’un nouveau peignoir, Molly se glissa sans vergogne dans son lit. Gille retira son pyjama qu’il avait enfilé avec tant de fatigue.