Assuré de ces amorces qu’il avait çà et là dans quelques âmes, il venait goûter auprès de Finette le sentiment délicieux qu’elle rendrait inutile un effort de plus. Ou plutôt, même avec elle, il croyait vaguement qu’il aurait pu aller plus loin, mais, pour préserver le droit de se plaindre, il n’en faisait rien. Car il avait pris l’habitude de se plaindre auprès d’elle, par des allusions légères et coquettes.
Finette accueillait ses plaintes avec empressement ; elle y trouvait de quoi se renforcer contre Gille : comme elles sonnaient faux à ses oreilles, elles la confirmaient dans l’idée qu’en se dérobant à lui, elle évitait une séduction molle et dédaigneuse, bientôt entièrement relâchée, qui pourtant — s’assurait-elle — ne lui aurait causé aucune déception ni aucune révolte, puisqu’elle n’attendait de la vie rien de plus mordant.
Gille, contrairement à ce que voyait Finette, n’était pas à l’aise, il n’était pas près de se détendre avec elle. Pourtant elle lui offrait la plus souple camaraderie. Mais il la croyait parfaitement armée contre lui, grâce au souvenir de son mari, et capable de regarder de sang-froid des avances prononcées où dès lors il ne s’imaginait que ridicule.
Toutes ses indications se jouaient furtivement dans leurs yeux et sur leurs ongles tandis qu’ils dînaient seuls, un soir où tout le reste de la bande était ailleurs. La salle à manger était un lieu sobre ; la lumière et le cristal célébraient des noces pudiques. Une bonne cuisine achevait d’écarter toute trivialité.
Elle l’amusait d’une de ses amies dont les amants ne pouvaient se débarrasser que par la fuite : sentiments langoureux, caresses désordonnées, anxiété infinie. Finette constatait, avec un ennui pénible, voisin de la commisération, que cette femme maladroite souffrait. Elle dénonçait, avec une ironie qui ne désarmait pas, cette souffrance comme une erreur. Gille scrutait ce double et égal mouvement d’ironie et de pitié.
Ils laissèrent bientôt cette dame, et ils allèrent fumer dans un petit pavillon très frais, auprès d’un bassin.
« L’embrasser ? Elle sait ! »
A cause de cette image qu’il avait voulu se faire d’une Finette ironique, il avait déjà pris une attitude qui lui paraissait devoir, du reste, obtenir grâce à ses yeux. Cette femme, qui n’était éclairée que par la lune et que certains gestes enfonçaient entièrement dans l’ombre jusqu’à la réduire au point de feu de sa cigarette, ne devait entendre que des paroles narquoises. Il mit entre eux une véracité un peu pointue.
— Croyez-vous qu’une Molly compte pour moi ? demanda-t-il.
— Est-ce que je sais ? Pourquoi pas, mon Dieu ?