Gille se serrait dans une coquetterie appliquée, s’efforçant de ne pas perdre de vue à travers les traits particuliers, menacés de couperose, que prenait aujourd’hui la Faveur, les chemins simples et constants qui y conduisent.
Pourtant il partit sans arranger avec la dame aucune entrevue précise et Lady Hyacinthia l’aperçut tout de suite très aimable, dans la voiture qui quittait son perron, avec Molly dont le sourire, détourné d’un Anglais, cessait tout d’un coup d’être plein d’une sensualité secrète, pour s’épanouir du côté d’un Français dans un cynisme sentimental.
IV
Finette ignorait la bonté. Une occasion d’être bonne la surprenait — pourtant elle croyait vivre au delà de toute surprise — mais elle pouvait être bonne après tout, si cela ne dérangeait pas son confort — et alors on y trouvait beaucoup de grâce, car elle n’y attachait aucun prix. Elle était cruelle de la même façon, sans le craindre, mais sans en jouir. Tout se tient, lui avait-on appris, il faut écarter pour toujours l’idée de disjoindre cet enchaînement et de réussir quelquefois à plier la Nature à des exigences plus humaines. Son indispensable égoïsme, professait-elle donc, avait pour contre-coup inévitable une souffrance chez son prochain. Elle acceptait à l’inverse, quand elle n’y pouvait plus rien, de pâtir de ces mouvements durs par quoi les autres reportent l’intérêt sur eux-mêmes. Mais tout en s’occupant de ses affaires et en servant sa propre cause, ne peut-on pas plus souvent épargner à autrui la souffrance ? Ce serait par sobriété, mais alors on se priverait de ce qui nous découvre le plus piquant d’eux-mêmes ? Si Finette répondait oui, c’est qu’elle était arrivée à la limite de la lassitude et de l’indifférence. C’est ainsi qu’elle était de manières douces et libérales.
Elle ne songeait pas longtemps à la mort, mais souvent, et qu’elle bornait sa vie de toutes parts. Elle n’attendait rien que de quelques jours et peu de choses : des sensations de loin en loin. Parce qu’elle avait mis longtemps, dans un seul homme, la source de la plupart de ces sensations, elle pensait bien n’avoir pas été pour cela sentimentale.
Et si, croyant à l’infirmité et au ridicule de tous et qu’il est vain de retoucher la Nature, elle s’était pourtant corrigée de plusieurs défauts, ce n’était jamais que de défauts intellectuels et elle n’avait voulu que polir l’instrument spectaculaire qui lui permettait de savourer ses sensations, se rendre seulement plus intelligente.
La fatigue et l’esprit critique assuraient son désintéressement des hommes ; Finette n’avait aucune idée d’exercer sur eux son pouvoir, elle qui était pourtant capable de vive activité, son cynisme n’était pas entreprenant. De plus, elle ne se jugeait pas belle, et si elle n’ignorait pas le charme que tout le monde lui accordait, elle ne l’estimait pas de la sorte qu’il pût mener les hommes, la plupart du temps, plus loin que la familiarité.
Ainsi faite, elle imagina Gille d’une nature semblable. Elle aimait que du moment qu’on lui résistait, il n’insistât pas et se reportât sur un autre objet. Pourtant elle entrevoyait parfois qu’il ne voulait pas seulement se frôler et se prêter aux passants mais les atteindre et les pénétrer. Il avait des regards d’une inflexion si tendre qu’elle ne pouvait douter sur le moment qu’ils ne fussent sentis de façon forte par celui à qui ils semblaient échapper. Elle se méfiait alors qu’il ne fût prêt à démasquer derrière son indifférence élégante quelque doctrine fantastique sur les possibilités du cœur. Mais les regards de Gille se renouvelaient dans la même heure sur deux ou trois femmes de nature si diverse, qu’elle revenait à ne voir en lui qu’un goulu qui ne s’attardait pas aux délicatesses et aux difficultés de la gourmandise.
Ces raisons, qui n’étaient peut-être pas celles de son partenaire, l’accordaient à lui pour cultiver les illusions que composait leur rencontre. Ils ne connaissaient presque rien des circonstances de leur passé, et, par un calcul simultané, ils arrêtaient sur les lèvres de leurs amis les anecdotes qui auraient éclairé cette partie d’eux-mêmes. Et comme de plus ils ne poussaient pas beaucoup leur sentiment, ils ne découvraient pas vite leurs caractères et ils mettaient dans cette lenteur un plaisir qui en remplaçait d’autres, par exemple ceux de la pudeur.
Gille n’avait jamais trouvé suffisantes la plupart des femmes qu’il avait rencontrées et au plus fort de l’agrément qu’elles lui donnaient il n’oubliait jamais de se dire qu’il en existait d’invisibles qu’il n’avait pas. Mais pour satisfaire son mol ascétisme de paresseux, il comptait sur le temps, étirant nonchalamment sa jeunesse. Il n’avait besoin pour le moment — ce moment, c’était pourtant toute cette belle jeunesse — que d’incidents qui lui fissent éprouver suffisamment la résistance et à la fois la soumission des choses.