Molly et Françoise vaquaient à leurs consolations et à de nouveaux plaisirs. Molly, dans de telles circonstances, ne perdait jamais une minute, trop affamée pour suivre longtemps les exigences compliquées de la gourmandise et rester le bec ouvert devant un fin morceau qu’on lui retirait. Il lui fallait s’empiffrer sans cesse, de n’importe quoi, par exemple du jeune Prune.

Françoise était passée dans les chasseurs à cheval qui tenaient garnison par là. Gille regardait paisiblement son successeur et comment tout peut se faire si facilement dans le monde, qu’on le sent devenir fluide, inexistant. Il se prêtait si bien à la fantasmagorie qu’il se demandait si ce lieutenant rouge, frais, qui sentait bon le cuir et le tabac n’était pas lui-même. Il ne sentait pas dans les gestes de Françoise la solution de continuité. Et quand elle parlait, il n’en croyait pas ses oreilles.

« C’est tout de même malheureux, mon petit Gille, ce que vous avez fait. J’aurais pu vous aimer comme une folle. Dans le petit bois, je venais à peine de jeter mon bonnet par-dessus les moulins. Enfin, j’avais bien eu dix amants, mais je me gardais encore pour vous, si vous aviez voulu. Maintenant, je ne sais même pas s’il serait trop tard. Figurez-vous que je me suis fait mal, mal, mal. »

Ces paroles donnaient à Gille du dépit et l’envie de dormir.


Il vit arriver une nouvelle invitée et Luc s’en réjouir fort. Luc en avait souvent parlé à Gille qui la connaissait un peu. Cette personne, encore jeunette, jouait les petites filles perverses, réclamait qu’on l’appelât Bernard, mais un nez fort gros venait justifier un peu lourdement ce prénom viril.

Des transports, envenimés de ricanements, la jetèrent, lors de son débarquement, dans les bras de Luc. Puis fut longuement embrassée Finette qui prêtait sa joue et le coin de sa bouche avec un petit air, sous l’œil morne de Gille. Celui-ci crut devoir serrer la main dure de la nouvelle venue, non sans amabilité, mais il riait jaune.

Il se sentait mal à l’aise tout à coup dans cette maison. Il s’accommodait fort bien de Luc mais encore fallait-il que celui-ci lui soufflât le moins possible dans le nez des poussières qu’il avait l’habitude de respirer ailleurs. Que Luc n’aimât pas les femmes, cela ne gênait Gille que de loin en loin, lui semblait-il. Se pliant à tout hasard, habité par une curiosité lente, il demeurait encore à demi fasciné, à demi distrait devant Luc comme devant toute nouvelle rencontre : la coquetterie faisait de son esprit une méduse, sensuelle et plastique comme la matière, modifiant sa forme au moindre contact. Mais ensuite la dissemblance lui sautait à la gorge, il sentait une morsure précise. Pourtant, alors que Gille savait ainsi qu’entre lui et quelque être apparemment humain une ligne de démarcation imperceptible mais définitive venait d’être tracée, en même temps, quelque chose de friable sur son visage simulait l’accueil le plus souple. Il n’écartait jamais personne, aucune ombre, mais cette manière libérale le faisait frayer plutôt avec les gens vicieux qu’avec les honnêtes gens : c’est qu’il préférait un vice virulent, qui montrait la vivacité et la promptitude de la mort violente, à une vertu faite de fatigue vitale, mais qui le faisait penser à une vieillesse interminable. Il gagnait d’ailleurs à ces contacts téméraires plus d’une écorchure qui l’obligeaient à s’écarter souvent pour empêcher qu’elles ne s’envenimassent.

Gille regarda Finette et Bernard. Un homme regarde la gangrène ronger sa jambe de bois. Qu’est-ce que ces sourires, ce jeu d’allusions ? Pour l’instant il est parfaitement paisible. « Peu m’importe qu’elles couchent ensemble, dit-il, mais qu’est-ce que ces mines d’affranchies, cette petite prétention en sourdine à la nouveauté ? Finette accepte d’entrer dans ce facile mystère, dans cette vulgarité ? »

Pour l’instant ! mais l’instant suivant, il voit un accouplement et son sang ne fait qu’un tour. Il maudit le Démon. Comment peut-on ainsi lui donner le droit d’insulter à Dieu ? et de le blesser lui, Gille, d’une sale blessure ? Voyant cela, il a horreur de l’amour comme la première fois — et la dernière — qu’il refit la découverte d’Onan, ce Prométhée à la manque…