« Finette a-t-elle jamais été seule avec cet affreux gamin, avec ce don Juan nain, rampant et licheur ? Et ce monstre ne lui a pas paru répugnant, vraiment ? »

On lui désobéit à lui, l’homme.

Gille est toujours épouvanté de voir chez les autres le désordre de désir qui menace son âme. Un trait, une soudaine précision de la vie qui cerne plus ou moins de chair, indique une pente où l’être se précipite comme l’eau. Mais lui, n’a jamais perdu la tête ; toujours dans les tourbillons, dans le choquement des genoux, il a perçu à travers la guirlande des corps, les fortes attaches, les grandes serrures d’airain qui tiennent les choses unies ; de petites clés sournoises peuvent les ouvrir, mais l’airain reste là massif, nécessaire.

Dans ce temps les bornes de la propriété individuelle sont renversées. Personne ne croyant plus à l’autonomie des âmes, tout tombe dans la plus basse communauté. Le même danger nous serre tous de près : le plaisir n’est plus un moyen, il est une fin ; dès lors, il est difficile de se tenir à un degré de retenue dans une chute qui entraîne tout le monde au cloaque le plus vulgaire.

Se sentir acculé à ses propres abîmes, voilà ce qui glaçait Gille, ce soir-là, auprès d’une Finette qui ne lui était pas très chère.


On dîna : tous ces gens mangèrent et burent comme s’ils voulaient vivre, comme s’ils ne voulaient pas mourir. La force de la nourriture fit entre Gille et eux un gros malentendu : trompé par la vie qui se réchauffait dans son ventre, il fut disposé à louer tout ce qui se trouvait à portée de ses yeux, il jetait de tous côtés, sur Luc, sur Bernard, sur Finette des regards brillants.

Quand ils furent vautrés sur le divan de Luc, il marcha longtemps de long en large autour d’eux, promenant comme une branche arrachée au bois voisin, une joie qui n’avait pourtant pas poussé pour s’étendre dans ce lieu, et dont il retenait sauvagement les rameaux qui auraient cinglé allégrement, cruellement ces âmes. Ainsi distrait, il put fermer l’oreille quelque temps à la conversation. Mais leurs propos le minaient.

Ils parlaient de leurs amis qui n’étaient pas là. C’est ici que se montre l’amour inévitable des humains les uns pour les autres : ils s’assoient en rond, le derrière dans leur égoïsme, mais ils parlent des autres plus que d’eux-mêmes. Ils sont fascinés par le scintillement que fait l’existence des autres. Ils ne les aiment pas : pas un qu’ils suivraient dans la mort. Pourtant, quand l’un quelconque meurt, il emporte une partie de leur vie ; il n’est pas d’homme qui ne soit noué qu’à soi-même et à qui vingt ans ne suffisent pour qu’il achève de dépérir de la perte de cinq ou six amis qu’il aura ignorés, méconnus, trahis, calomniés, frappés, mais qui s’étaient fichés dans sa chair de façon qu’on ne pût les arracher sans emporter le morceau. C’était merveille de voir, ce soir-là, après tous les soirs, cet amour sec, flambant, sans aucune douceur, qui donnait une chaleur suffocante.

Molly, qui avait saccagé le jeune Prune toute la journée, contente, commença de sommeiller. Finette était enfoncée net en elle-même comme un ver luisant dans la nuit. Luc et Bernard tournèrent sur eux-mêmes des griffes fragiles, et se mirent à fumer un peu d’opium.