Mais des portes s’ouvrent à deux battants. Gille se trouve devant la merveille du monde. Il n’y a qu’un grand corps féminin, modulé infiniment comme une seule parole solitaire. Il n’est qu’une chair pour tant de seins et tant de hanches, il y pousse des cheveux multicolores, des ongles comme des coquillages et par là-dessus s’étendent des grandes taches de fard. Il ne voit rien.
Mais pour des raisons à côté, il faut choisir, et il y a longtemps qu’il est parti avec n’importe laquelle. Et les autres se sont rassises, abaissant leurs paupières en veilleuses sur des quinquets grésillants dans le rhimels, la cupidité, l’antique labeur des captives. Dans la chambre, Gille ne lui jette qu’un coup d’œil ; il s’en doutait, celle-ci ne sera pas fameuse dans sa mémoire. C’était l’autre plus à droite qu’il fallait prendre. Ces seins ne forment pas d’idée. Il ne regarde plus. Il se déshabille pour la troisième fois de la journée, avec patience et application, seul, car elle a disparu. Quand il est nu, il est tout de même content, il s’allonge sur le lit. Il attend. Elle rentre. Il ne bouge pas. Elle sourit, elle dit les phrases de courtoisie, elle retire un voile. Elle s’agenouille devant lui.
Où manger maintenant ? En sortant de là, Gille voit qu’il n’est pas encore l’heure du dîner. Il achète le journal et le lit en brûlant sa vingtième cigarette, il le lit entièrement pendant qu’il marche, pendant qu’il boit, debout, parmi les hommes et les femmes debout, qui parlent encore un peu de l’argent que les uns ont gagné, que les autres vont recevoir.
Gille lit, regarde, boit. Il lit tous les visages, tous les articles, les alcools de toutes les couleurs. Il grandit, il élargit, il déploie ce lieu d’une main magnanime. Il voudrait avoir là des camarades pour leur taper sur le ventre. Il est dans l’admiration de tous ceux qui sont là, du lucre. Chien obscur et perdu, il se glisse furtivement, frétillant de complicité bestiale, dans la troupe des loups.
Il sait d’où ils viennent tous ceux qui entrent ici : ceux qui ont reçu l’argent tout bonnement et ceux qui l’ont arraché d’un geste délicat ; ceux qui n’ont rien fait, qui ont dormi ; et ceux qui ont maigri dans une salle de boxe.
Pourquoi regretter des Far-West de légende, quand ici on est au milieu d’une bande qui écume, rafle et a toujours son plein. Gille tâte leur secret naïf : le monde n’existe pas, mais il y a un coin plein de bonnes choses : fourrures et boutons de manchettes, personne n’en veut, c’est pour nous.
Et les filles sortent toutes, d’un seul mouvement, des lieux où elles attendaient, seules ensemble, depuis leur éveil tardif.
Au milieu des femmes, il continue de rêver : quand il était loin d’elles, elles n’ont cessé de peupler sa solitude. Aussi quand il les regarde, celles-ci, elles sont fascinées par ces yeux qui semblent les avoir déjà connues. Les gagner est le cadet de ses soucis ; il les admire. Il y en a d’autres : les bourgeoises, les mères de famille, les femmes du monde, le faubourg, le gratin, les jeunes filles. Où sont-elles ?
Il s’en va seul et seul entre encore pour dîner dans un autre bar où il continue ses incantations. Il ne remarque même pas que ces filles, sensibles aux désirs les plus passagers, prennent pour invites ces regards tout intérieurs. L’alcool monte et il s’enfonce de plus en plus dans ce jeu de cartes, dans ces réussites dont leurs visages forment les figures, visages en chair et en os. La chair des femmes est d’un seul tenant, tout à l’heure il n’aura qu’à étendre la main.
Toute la force qu’il a refoulée tout le jour, bat à ses épaules et à ses cuisses. De plus en plus plein de lui-même il abandonne ce restaurant, retraitant à jamais vers son centre.