Tandis que je me déculottais, j’étais irrité qu’une personne grossière eût le spectacle de ma déchéance. Le pli de ma bouche lui faisait sentir sans doute qui j’étais et que j’allais faire litière sur son ventre d’un orgueil dont je ne me fais même plus l’idée, aujourd’hui. Néanmoins je me disais qu’une telle grosse femelle était bien assez bonne pour moi, pauvre, réduit par la faim : il me semblait que les femmes plus minces, c’eût été trop délicat.

J’avertis cette goton que j’étais vierge ; aussitôt elle me montra des sentiments du dimanche. Son respect trivial me rappela les façons de ces familles du peuple qui mènent au café leur fille le jour de sa première communion.

Mais la nature fit bon compte de ma rage et de mon envie de rire. Je perdais pied de plus en plus dans un trouble qui m’était inconnu, car les délices nocturnes où avaient échoué souvent mes rêves, j’avais toujours cru que c’était les transports de mon âme.

Et à peine est-ce que je fus nu et dans les bras de la femme que cela devint délicieusement intolérable, que cela se résolut dans une faiblesse terrible.

Mais tout de suite après, apparut une peine écrasante. Je pleurai en remettant mes vêtements, je ne regardai plus une fois cette femme qui, honteuse, ses gros seins blancs oppressant sa poitrine, hâta ma fuite.

En rentrant chez moi, j’évitai le baiser de ma mère pour qu’elle ignorât un triste parfum. Je n’y revins pas de six mois.

Ainsi ce qui était tombé fatalement sous ma main c’étaient ces images qui s’étaient imprimées dans mon enfance : affiches, silhouettes sur le trottoir, les nus du music-hall. Un vieil oncle m’emmenait à chaque changement de programme aux Folies-Bergère. Vieux cochon. Hypocrite autant que lui, je taisais mes grognements, mais j’avais été illuminé à jamais d’un paradis rouge, plein de grandes viandes. Sorti d’une prison, je m’étais trouvé dans une autre plus grande qui la renfermait : hors de ma solitude, c’était l’immense machine à illusions de la ville où mes élans firent long feu. Sur les murs, dans le ruisseau, d’incessantes théories de femmes peintes furent mes chaînes mouvantes et incassables. Le souci de la beauté avait si tôt fermenté dans mon cœur que la pâte en tourna à la première aigreur. La grosse ville, qui se réengendre sans cesse, qui dégénère de plus en plus, bâtarde de ses propres œuvres embrouillées, m’imposa le souvenir, non pas d’un sourire spirituel, mais d’un sein à l’expression cynique.

Je rôdais sur les boulevards ; avec l’argent du Nouvel An, je vins enfin au mauvais lieu. La maquerelle — pour ma jeunesse un sourire de vieux monsieur — me salue avec une voix criarde et me pousse tremblant de lâcheté dans une salle pleine de lumières crues et de chairs peintes.

Les enfants sont comme les barbares : en sautant toutes les dégradations, ils sont capables d’aller d’un trait au plus bas et de s’en repaître avec leurs belles dents. Je fus traversé d’un désir fulgurant pour la laideur.

Il y avait en moi quelque chose de puissant et de paresseux qui buta tout de suite et s’agenouilla dans cette bauge. Ce que je voyais me tint lieu de toute la beauté qui court dans le monde et qu’on peut attraper. N’importe quoi, sur-le-champ, qui m’assomme ! Ma mollesse, ma goinfrerie, mon ignorance, un génie de forçat s’incarnaient et s’étalaient dans ces catins : les vices se confondaient avec les maladies, ces paysannes étaient vieillies de la première bouffée d’air qu’elles avaient respirée en entrant dans la ville ; la graisse recouvrait la chair, dans ses ornières s’agglutinait la poudre comme le lichen dans les fissures de l’écorce, et le fard c’est l’imagination sordide qui attire les mendiants comme moi sur les mendiantes. Cette réalité allait déposer dans mon esprit une nouvelle couche de rêves plus épais.